| - Vous m'avez dit que c'était vous, Capitaine, qui aviez placé les lettres d'Alan dans la boîte en fer blanc, là-bas... dans le petit bois? - Oui, c'est moi, et je vous ai vu venir les prendre, et puis partir comme un voleur, en pleine nuit, cet hiver... en février je crois bien... - Herbert! Vous savez bien que je ne suis pas un voleur! L’hectare du petit bois est à moi, et je peux vous le prouver immédiatement. Il figure en bonne place sur l'acte de vente de ma fermette... Je ne vous ferai pas l'affront d'aller le chercher. Dites-moi plutôt comment ces lettres ont bien pu se trouver en votre possession, elles... alors que vous n'en êtes ni l'auteur, ni même le destinataire? - Effectivement, ces lettres étaient adressées à Christian Chambaud, je les ai trouvées chez lui, quand il est mort, en 1955 je crois, ou 56... je ne sais plus. - Chambaud? Mais... Ca me dit quelque chose ce nom... - Forcément que ça vous dit quelque chose... Chambaud. Tout le monde connaît Chambaud par ici! La bonne blague!... la pharmacie Chambaud à Gourdon, en face de l'église... c'est là que vous avez eu le culot d'apporter le cyanure! - Vous savez... j'ai longtemps hésité avant d'apporter ce flacon au pharmacien. J'avais le choix: ou le remettre dans la boîte en fer blanc ou... - Comment ça? Dans la boîte en fer blanc? Je n'ai jamais mis de cyanure avec les lettres, moi! Jamais! Je vous le jure! Parole d’officier! Je m'abstiens de lui demander de tendre le bras droit. Le malentendu pourrait durer encore longtemps... puis nous réalisons, lui et moi, que nous ne parlons pas de la même boîte. Il y a bien eu deux boîtes à biscuits de cachées, une sous les pommiers (contenant le cahier rouge et le poison), et l'autre, sous les trois chênes (renfermant les lettres d’Alan). En fait, le secret d'Alice semble redistribuer les cartes... sans pour autant dissiper son mystère. - Capitaine... parlez-moi davantage de Monsieur Chambaud. - D'accord... mais... vous me montrerez son cahier rouge? Je ne saisis pas très bien... Il vient de dire «SON» cahier rouge... D'un côté il semble ignorer l'existence du cahier, mais de l'autre... il sous-entend que ce cahier a été rédigé par le pharmacien. - Comment pouvez-vous supposer que ce cahier appartenait à Chambaud, alors qu'il y a cinq minutes à peine, vous ignoriez l'existence même de la boîte contenant, justement, ce cahier et le flacon de cyanure? - Je sais, moi... que Christian Chambaud écrivait des trucs bizarres sur un cahier rouge... Parfois, il m'en lisait quelques passages, à la veillée, entre deux lampées d'Armagnac... Je ne comprenais pas tout, mais c'était bien. C'est tout. J'ignorais qu'il avait fini par le cacher sous les pommiers, voilà! Ca, c'est vous qui venez de me l'apprendre. Et dans un sens... je comprends mieux, maintenant. - Vous comprenez mieux... quoi? - Maintenant, TOUT, je comprends mieux... Tout! Mais, laissez-moi d'abord vous dire qui était Christian Chambaud... Il était le chef d'un réseau de la Résistance. C'est lui qui était chargé de ma protection et qui fut envoyé à ma rencontre, à Cadoin... au rendez-vous fixé sous les drôles de chapiteaux de l'église. Rien de tel qu'une bure de moine pour dissimuler une mitraillette et des grenades. Je m'attendais à tout... sauf à l'évidence. Un curé, dans une église, évidemment! Il m'a raccompagné jusqu'à la plage de sable où nous avons retrouvé le canot pneumatique. Ce n'est qu'arrivé à la grotte que j'ai pris conscience de ma situation, celle d'un Capitaine de la KriegsMarine prisonnier du maquis. Enfin... je dis «la» grotte, comme s'il n'y en avait qu’une! J'ai dû changer au moins vingt fois de grotte, ou de caverne ou de gouffre... disons que c'était la première. Chambaud était mon ange gardien, mi-ange, mi-gardien, et aussi gardien de musée pendant qu'il y était. J'vous raconte pas le nombre de kilomètres à pied qu'on a dû se coltiner, non pour des raisons de sécurité, mais tout simplement, parce que «l'abbé» Chambaud tenait absolument à me montrer les vestiges de l’Histoire de l'humanité. - Dimanche? - Non pas seulement le Dimanche... Pourquoi le Dimanche? - Pour rien... c'est une boutade communiste... ou Grecque... si vous préférez. - Je ne comprends pas? - Aucune importance... continuez je vous en prie. - Aux Zézis... - Vous voulez dire... aux Eyzies. - Oui, exactement, aux Zézis de Taillade. - Pardon... aux Eyzies-de-Tayac... (je l'énerve) - Si vous voulez... en tout cas, là où j'ai rencontré l'homme préhistorique. L'espace d'une micro seconde je vérifie le niveau de la bouteille d'Armagnac qui me sert de repère au milieu de l'océan déversé par la bouche du loup gris. - Comme Cyrano à Bergerac... il y a aux Zézis, l'homme des cavernes! - Et Johnny au Zénith... Je blague. Vous voulez dire qu'il y a une statue préhistorique aux Eyzies? - Voilà! Une statue! Et Chambaud, le moine, qui me fait grimper jusqu'à la terrasse du château, pour admirer ce colosse de pierre, et qui cause, et qui cause... un vrai tour-operator, la visite du Louvre dans le Périgord, Alain Decaux se mettant à douter de lui et reprenant tout depuis le début, 150.000 ans en arrière, qui dit mieux? Et vas-y... du type Moustier ceci, et du type Magdalénien cela... Et regardez mon cher votre extrait d'acte de naissance étalé sur une couche de six mètres d'épaisseur. Alors vous pensez, après une telle initiation, Lascaux, finalement... - Finalement? - Finalement, c'est du travail d'artistes, c'est sûr... mais c'est pas le plus important pour comprendre. - Et pour comprendre quoi? - Pour comprendre qu'il a fallu des centaines de milliers d'années pour en arriver là . Quand on voit tout ce qui a pu se passer en six ans de guerre mondiale, comparé à tout ce qui ne s'est PAS passé en six mètres de coupe stratigraphique... on se dit... - Pardon... six mètres de coupe quoi? - stratigraphique. - Ca veut dire quoi... stratigraphique? - Ca veut dire une sacré couche! Avant de lui demander si je dois prendre ça pour moi, je décide de me verser un petit verre de liqueur dorée. Je décide aussi de me taire. (c'est vrai ça, si je l'interromps toutes les deux secondes, alors qu'il vient tout juste de remettre le compteur à zéro à la hauteur du Neandertal... on n’est pas sorti de l'auberge). - Chambaud, c'tait ça: un type qui savait tout. Pas seulement la pharmacie, mais l'Histoire, et attention! Pas des histoires de cul, style Madame de Pompadour... ou les colliers de la Reine, non! Enfin, il savait aussi, mais bon... Lui, il arrivait à vous passionner pour des cailloux, ou pour du fusain, des vieux os... C'est comme ça que lui est venu son amour de l'écriture. Le sens des signes, vous comprenez? Les codes... les messages! Pas étonnant qu’il ait rencontré Alan! - Ils se sont rencontrés comment? - Je ne sais plus... aux sport d'hiver, je pense... à la fin des années trente, en Autriche je crois. - Et vous alors... à Lascaux? - Vous m'embêtez avec votre office du tourisme! Chambaud m'a trimballé de grotte en grotte tout le long de la Vézère. Au début je pensais que c'était pour brouiller les pistes. Ensuite j'ai pensé que c'était la panique... qu'on était repérés. Certaines nuits je me suis dit que Chambaud n'avait pas une totale confiance en ses compagnons, ou en moi, qui sait? D'autres fois je me demandais si tout cela n'était pas un simple voyage organisé pour sa curiosité et par sa fantaisie. Et puis j'ai vu des containers qui avaient été parachutés dans la région. Des containers plein d'armes et de munitions. C'est seulement à ce moment-là que Chambaud m'a confié qu'il était le chef d'un réseau de la Résistance. J'm'en souviens bien. Nous étions dans une grotte (une de plus), avec deux autres types. Je les ai aidés à faire le déballage. Trois containers avec des fusils, des Stens, des pistolets et des grenades. Plus des cartouches, des milliers de cartouches et même des pansements d'urgence... des centaines! Chambaud me regardait faire... comme s'il voulait voir si je n'étais pas gêné, pour me tester peut-être. C'est vrai, ça me faisait drôle de tenir une Sten dans les mains. «Vous savez... vous n'êtes pas le premier Allemand qui travaille pour nous!». Il avait dit ça sans mépris, sans provocation, avec fatalisme... sympathie même. C'est ce soir là que j'ai compris qui était vraiment Canaris. - Chambaud? c'était Canaris? - Non bien sûr... (Il doit me prendre pour un imbécile indécrottable) - Chambaud m'a expliqué cette nuit-là, «qui» était vraiment Canaris. Officiellement le chef suprême de l'Abwehr (le service du contre-espionnage allemand), il était, selon Chambaud, et ça c'était incroyable, membre de la Schwartze Kapelle, une organisation secrète conspirant pour éliminer Hitler. - Canaris, un résistant? - Donnez-lui le nom que vous voulez, résistant, espion, agent-double ou conspirateur, les nazis ont quant à eux fini par choisir le mot «traître» le jour où ils l'ont envoyé en camp de concentration, puis fusillé en Avril 45. D'ailleurs il vient d'être réhabilité récemment... 51 ans après son exécution, sa condamnation à mort vient d'être levée! - Et Chambaud? - Lorsqu'il parlait de Canaris, il disait «l'Amiral», ce qui, plus d'une fois, fut source de malentendu entre nous, surtout pour un marin comme moi, habitué à ne jurer que par l'Amiral Dönitz! Sacré Chambaud! «l'Amiral travaille pour nous», qu'il disait! C'est comme ça que j'ai su que Canaris avait établi des contacts avec les Britanniques, via le Vatican, les Jésuites et la Résistance. Chambaud était le chef du groupe 8, un sous-ensemble du réseau SAVANT. Savant... On ne pouvait pas trouver mieux pour Chambaud! Vu de l'intérieur, c'était pas triste. Chambaud m'expliquait la signification de certains messages captés de Londres sur la B.B.C. Des ordres en quelque sorte destinés aux résistants, et que les allemands étaient censés ne pas comprendre. Tu parles! Non seulement les fuites étaient multiples, mais elles étaient programmées, voulues par Londres, dans une mystification inimaginable. Le but étant pour les alliés de diviser les forces du Reich, en persuadant Hitler que le futur, ou les futurs débarquements auraient lieu à tel ou tel endroit. Les indiscrétions, bien connues des subalternes de Savant, alimentaient de cette façon les services secrets allemands en fausses nouvelles parfaitement crédibles, livraisons réelles d'armes à l'appui, et en quantité. Aussi cynique que cela puisse paraître, les Anglais avaient décidé d'intoxiquer systématiquement la Résistance afin de mieux tromper les Allemands. Le Général De Gaulle lui-même ne fut mis au courant du débarquement en Normandie que le 6 Juin au soir. - Comment pouvez-vous affirmer des choses pareilles? - Je ne fais que vous dire ce que Chambaud m'a appris, et qui a été confirmé par les historiens. L'ouverture des archives militaires, 30 ans après la fin de la guerre fut certainement la meilleure source des révélations les plus édifiantes. - Et Chambaud connaissait tous ces secrets? - Bien sûr que non! Mais il avait compris dès le début les règles de ce jeu cruel , en tout cas dans ses grandes lignes. Et puis... il avait aussi ses propres secrets... son cahier rouge, son amitié avec Alan. - Beaucoup de mystères pour un seul homme! - Je pense que le plus difficile pour lui, n'était pas, comme on pourrait le penser, le poids de tels secrets... C'était l'incommunicabilité, l'impossibilité de se faire comprendre, de partager ces mystères... non pas à cause d'une volonté quelconque de secrets... mais à cause de leur subtilité... ou plus exactement de leur nature proprement incroyable. Voilà... c'est bien ça! C'était ça, le drame de Chambaud. Ce qu'il savait était tout simplement... INCROYABLE! - Et vous, Capitaine vous l'avez cru? - Je pense avoir compris certaines choses. Alan en comprenait certainement plus que moi, et Chambaud comprenait mieux Alan que personne. Voilà pourquoi nous avions fini par former un trio d'amis. - Alan vous a rejoint à la fin de la guerre? - En cachette... oui. - Pourquoi en cachette? - C'est une seconde nature chez moi! Vous savez... sous une bonne centaine de mètres d'eau... on se sent protégé. Et puis, au moment de la Libération, Chambaud, qui m'avait caché dans les grottes, a eu l'idée d'une autre cachette, plus discrète... et plus proche de sa pharmacie. Il avait repéré un char en ruine abandonné au moment de la débâcle. - Un char? Bah... c'est pas très discret comme cachette! - Certes! Mais un char enterré sous trois mètres de terre... c'est quand même autre chose! - Expliquez-moi... - Je crois que le plus simple serait de vous y emmener. Vous n'êtes pas claustrophobe au moins? - Heu... non! Et c'est loin? - Là bas... juste derrière les trois pommiers, au bout du pré. - Vous voulez dire chez moi? - Bah oui, là-bas... juste avant la route! - Attendez! Vous êtes en train de me dire qu'il y a un char enterré dans mon propre terrain? - Rassurez-vous, nous n'aurons ni besoin de pelles, ni de pioches, il suffira de passer par chez moi. - Comment ça? Par chez vous? - Bah, par le souterrain, il y va direct! Effectivement, après avoir traversé la cuisine du Capitaine, puis ouvert une petite trappe, nous nous retrouvons dans sa cave. Là, à la droite d'une rangée magnifique de vieilles bouteilles de Monbazillac, se trouve la porte du fameux souterrain. C'est une porte en fer, en bon état et qui s'ouvre sans grincement. Il appuie sur un interrupteur, et un couloir s'éclaire sur toute sa longueur. - Voilà le travail! Cinquante mètres environ! J'ai eu tout le temps pour le creuser! D'ailleurs Chambaud venait me donner un coup de main chaque fois qu'il m'apportait le ravitaillement. - A qui appartenait ce terrain à l'époque? Et la maison... - Tout ça appartenait à Chambaud... ou à sa mère... enfin bon... c'était chez lui. Sauf la route! Mais, bon... puisqu'on passe en dessous, hein? ça ne gêne personne non? - Effectivement. - Voilà! Nous y sommes! Il me montre l'échelle qui grimpe vers une ouverture métallique... Cette fois, c'est vrai... nous sommes dans LE char. Il a l'air tout neuf. Nous nous asseyons sur des sièges en cuir. - Regardez dans le périscope... ici, là-dedans! - C'est votre maison Herbert? Mais...? Ca vous sert à quoi d’observer votre maison à partir d'un char? - Je n'y suis pour rien. Ce char était placé comme ça quand Chambaud l'a trouvé. En fait, il était complètement intact quand l'équipage l'a abandonné... sûrement par manque de carburant. Ils ont dû le pousser contre le remblai, puis le transformer en casemate, en apportant de la terre tout autour. Chambaud a fini le travail en le recouvrant complètement, sauf la tourelle. C'est par là-haut qu'on rentrait. Quand il partait il remettait quelques vieilles branches de pommier par dessus et personne n'a jamais rien vu. Enfin si! Moi j'avais une vue splendide sur la vallée de la Dordogne... regardez... là! - Je m’imaginais les chars allemands plus petits. - Celui-là , c'est un Panther. - Bah... comme tous les blindés allemands! - Mais non! En allemand, blindé se dit panzer, avec un Z... pas Panther, avec un T... Lui, c'est un Panzer qui porte le joli nom de Panther. - C'est un panzer du modèle Panther! C'est bien ça, mon Capitaine? - Jawohl! Kamarade! Au fait... Connaissez-vous l'histoire du Panther rose? - Mon Capitaine, je connais le dessin animé et aussi la musique... mais pas ce jeu de mots. - On dirait un jeu de mots... et pourtant c'est une histoire vraie! Voilà... bien après la guerre, les français avaient récupéré quelques chars allemands en bon état, dont un Panther, comme celui-là, qui fut placé à l'entrée de la cour carrée de l'Hôtel des Invalides à Paris. - Je me souviens, je l'ai vu quand j’étais môme, il portait même une croix de Lorraine. - Bon. Il y en avait aussi quelques autres, rassemblés à Saumur, au musée des blindés. Dans les années 70, les français voulurent repeindre un Panther de l'Afrika Corps. Ils firent donc appel à nos archives pour retrouver la composition exacte de la peinture utilisée à l'époque pour les blindés de Rommel. Après un savant mélange des produits d'origine, commandés aux laboratoires allemands, les français eurent la surprise de découvrir une peinture ocre à forte dominante rose. Ne comprenant pas d'où venait l'erreur, ils téléphonèrent en Allemagne. Il n'y avait eu aucune erreur. Il leur fut répondu que la couleur d'origine des Panthers du désert était normalement rosée. Pourquoi rose? Pour que cette couleur, une fois passée, c'est à dire délavée par les rayons du soleil, imite, à s'y méprendre, la couleur du sable. C'était donc normal, puisque c'était voulu! Et voilà comment les français héritèrent d'un véritable Panther Rose. - Et là... nous sommes dans un Panther rose? - Celui là est blanc. - Oui, je vois... l'intérieur est blanc, mais à l'extérieur? - Blanc aussi... autant que je me souvienne. - Mais, Capitaine un char blanc dans le Périgord Noir... côté camouflage, ça ne devait pas être terrible? - Je sais... celui-là a dû être ramené du front de l'Est à toute vitesse. Pas le temps, plus de peinture, plus d'essence... alors vous savez, en 44, ces questions-là n'avaient plus grande importance. Et puis, un char blanc bien sale... ça finit vite par devenir gris. - Je vous trouvais plus convaincant tout à l'heure, avec le rose. - Croyez ce que vous voulez... mais ce char-là vient de Russie... j'y suis attaché, c'est un rescapé, comme moi! Et puis j'aime beaucoup les Panthers, je les préfère aux Tigres. Les Tigres possédaient, eux, un canon plus puissant, un meilleur blindage... mais c'est toujours la même histoire avec les blindés... l'éternelle histoire de la cuirasse et de l'épée. - Dès qu'on épaissit la cuirasse, l'adversaire invente une épée plus pénétrante... c'est ce que vous voulez dire, Herbert? - Non, enfin oui... mais pas seulement. En six ans de guerre, et même avant, nous n'avons pas cessé d'améliorer nos Panzers. Seulement voilà, c'est un cercle vicieux... Si vous augmentez l'épaisseur de la cuirasse, c'est à dire le blindage du char, plus ce dernier devient lourd. Plus le char est lourd, et moins il va vite. Et plus il est lent, plus il est vulnérable... alors ses proies lui échappent, il devient lui-méme une proie. On l'a bien vu à Kursk! - A Koursk? - Oui! La plus grande bataille de chars de tous les temps. Plus de 3000 chars soviétiques contre autant de Panzers... 6 ou 7000 chars jetés les uns contre les autres, en terrain découvert, au beau milieu d'une immense plaine de blé. Les T34 nous ont décimés, plus que décimés, balayés, pulvérisés! Nous étions lourds, beaucoup trop lourds... Guderian n'avait pas retenu les leçons de Rocroi et des croisades. Pourtant tout le monde sait bien que les mousquetaires arrivent dans l’Histoire bien après les chevaliers en armure, non? - Moi j'vous trouve injuste avec Guderian. Vous semblez oublier l'aide apportée aux Russes par les Américains... - Oh que non, j'oublie rien. Attendez, j'ai même noté ça quelque part... à la fin de ce cahier... voilà: 1942-45 URSS Aide des USA + GB + Canada: 22.000 avions 12.000 chars 385.000 camions 11 Milliards de dollars U.S. Voilà... mais ça n'enlève rien à ce que j'ai dit... nous étions trop lourds! - En fait... plus lourds que vous, les allemands, il y avait quand même d’abord nous, les français... avec la Ligne Maginot? - Ouais... pas très mobile tout ça. - Mais au fait... le Panther, celui dans lequel nous discutons, il est lourd, et totalement immobile non? - Exact... il n'a aucune chance contre un char russe... qui lui-même, hier, n'avait plus aucune chance contre un Afghan, ou aujourd'hui contre un Tchéchène... Non... il joue maintenant un autre rôle. C'est mon refuge, c'est mon antre, ma tour d’ivoire... voilà pourquoi j'aime à penser qu'il est resté blanc. - Et son canon? Pourrait-il encore fonctionner? - Mais bien sûr, il y a même un obus de 80 tout prêt dans sa culasse. Je tire sur la petite chaîne... ici... et boum! Plus de maison du Capitaine! - Vous n'envisagez quand même pas de... - Gouverner c'est prévoir. Y’a pas intérêt à venir me chercher des noises! - Vous parlez sérieusement, Herbert? - Je ne sais plus... oui... non... peut-être? Vous savez, le canon n'a pas servi depuis cinquante ans. Si je faisais une chose pareille, il serait bien capable de m'exploser en pleine figure. En fin de compte ça reviendrait au même. De toute façon, faut pas venir m'embêter. - J'espère que... je ne vous ennuie pas? - Mais non, au contraire! Ca me fait plaisir de vous raconter tous ces souvenirs. C'est même moi qui ai peur de vous fatiguer avec tous ces détails. Si vous n’étiez pas lassé de mes histoires je vous parlerais bien encore du Panther, du T34, de l’Eléphant et du Merkava. - Pour être franc, je préférerais qu'on s'arrête là pour ce soir. Si vous voulez, on en reparlera demain. D'accord? - Vous dites ça pour me faire plaisir... par politesse. - Pas du tout! Ca m'intéresse sincèrement. Seulement voilà, je ne vous cache pas que je suis en train d'écrire toute cette histoire... et si je ne prends pas le temps de faire le point de temps en temps, je risque de perdre le fil. Vous comprenez? - Vous écrivez un livre? - Enfin... j'écris... si on veut. D'abord pour ne rien oublier. Ensuite on verra bien... si ça intéresse quelqu’un? - En tout cas, moi, ça m’intéresse! - Dans ce cas... on est deux, mon Capitaine! Il me raccompagne à sa cuisine, le tunnel replonge dans la nuit de l'histoire. Un p'tit café, puis je rentre chez moi, tout près, là-haut, sur la colline. l'auteur? Daniel Lefèbvre, écrivain, informaticien, grand amateur de pain et de chasse à la bêtise. nietzsche@infonie.fr |