| J'essaie d'imaginer la rencontre d'Alan, Chambaud et Werner... Tous les trois réunis dans le ventre du Panther blanc. Ils se comprenaient, disait Herbert. Mais qu'il y avait t-il de commun entre un mathématicien anglais, un pharmacien français et un sous-marinier allemand? Je lui ai posé la question, un jour qu'il était venu re-goûter à ma soupe à l'oignon. - Mon Capitaine, qu’y avait-il de commun, au fond, entre vous trois? - Ce que nous avions en commun? Le même amour de l'analogie, c'est à dire l'amour de la comparaison des logiques. - Mais, Capitaine, il n'y a qu'une seule logique, il n'y en a pas 36! - Détrompez-vous! Vous vous figurez qu'il n'existe qu'une logique, comme il n'existe qu'une seule ligne pour relier 2 points quelconques? - Enfin... le plus court chemin d'un point à un autre... c'est quand même bien... - La ligne droite? Oui... sur une feuille de papier... à condition qu'elle soit bien plate, toute neuve. C'est déjà une autre histoire dans l'espace. - Mais dans l'espace c'est la même chose. - Dans un espace plan... oui. Seulement voilà... l'espace s'appréhende aujourd'hui dans les trois dimensions. On peut aussi rajouter la dimension du temps... ce qui a pour effet de compliquer sérieusement le problème, et je ne vous parle pas encore de la gravitation. - Pourtant deux points... c'est simple! - Vous savez bien que non. Regardez la Terre... sa géométrie vous oblige à raisonner en courbes. A l'échelle du globe, les verticales ne sont déjà plus parallèles, elles se rejoignent toutes en son centre. Les trajectoires des bateaux, des avions, des satellites... de tout ce qui rejoint quelque part un point du globe à un autre, ou un point de l'espace à un autre, tout cela est courbe. Nous ne sommes plus dans la logique d'Euclide. En changeant d'échelle il nous a fallu changer de logique. - Pardon. Je ne voyais pas les choses sous cet angle! - Ce n'était qu'un tout petit exemple. En mathématique il existe bien d'autres logiques. En informatique aussi. L'algèbre de Boole possède la sienne. Elle manipule aussi bien les 0 et les 1, que les notions de VRAI et de FAUX. Pourtant tout cela est différent en philosophie. Nous avons affaire à des logiques différentes, mais parfois comparables. - Ce que vous me dites là, capitaine, me fait penser à ce qu'écrivait Alan dans une de ses lettres... je vais la chercher. Je reviens tout de suite. Désirez-vous encore un peu de gratinée? Je réponds à son acquiescement par deux louchées de soupe encore fumante versées dans son assiette. Alors qu’il s’apprête à savourer, il relève la tête, et me lance soudain d’un air narquois: - Vous êtes drôles, vous les français... quand vous dites «Je reviens», c’est justement quand vous partez... Parmi les traductions de lettres, étalées sur mon bureau à côté du cahier d’Alice, il m’est facile de retrouver celle que je cherche. Je la porte aussitôt au capitaine. - Tenez... Voici la lettre d’Alan à laquelle je pensais en vous écoutant. - «... Mes derniers calculs ne se font plus qu’avec 2 chiffres: le 0 et le 1. On peut traduire ainsi n'importe quel nombre par une suite de 0 et de 1. Tu le sais bien, ce n'est pas moi qui ai inventé la poudre ni le système binaire, encore moins l'algèbre de Boole, lui qui, dès 1854, avait mis sur pied ce qu'il appelait candidement... Les Lois de la Pensée. 1854, tu te rends compte? En comparaison, j'ai presque un siècle de retard!» - Sacré Alan! - Donc tous les trois, vous compariez tranquillement vos logiques. - Oui, tranquillement, protégés des sceptiques par le blindage du Panther. Une vrai Cocotte-Minute, ce char, avec son couvercle fermé à double tour, et nous... là-dedans, en train de remuer nos idées bouillonnantes! Je ne sais pas si ce sont les américains qui ont inventé le «Brain Storming», en tout cas... nous, on ne les avait pas attendus, ça non! Je peux vous le dire! - Vous auriez quand même pu aller discuter plus confortablement dans la maison... - A cette époque je devais encore me cacher, et puis Alan était surveillé. - Alan? Un Anglais surveillé? Mais par qui? Et pourquoi? - Il savait trop de choses... - Mais Capitaine, la guerre était déjà finie, non? - Avec l'Allemagne oui... Avec le Japon, presque... quant aux Russes, ils sont vite devenus l'ennemi n°1. Les dix années qui ont suivi la guerre, disons de 45 à 55, ces années-là ont vu se préparer la guerre froide des deux côtés. Elles furent des années de guerre secrète, d'espionnite aiguë, et celles du maccarthysme. - L'Ouest craignait donc qu’Alan passe à l'Est? - Non, personne ne pouvait douter une seconde de sa loyauté. Le problème n'était pas là. C'était à la fois plus bête que ça, et plus compliqué. Alan avait travaillé pendant la guerre avec les savants qui mirent au point la première bombe H. Il leur avait fallu des calculateurs (computers) de plus en plus puissants. Et Alan était à cette époque celui qui comprenait le mieux tout ce que l'on pouvait espérer des ordinateurs. C'est lui, qui par ses travaux, par son génie, avait fait passer l'informatique du calcul quasi arithmétique à la logique, pour ne pas dire à l'intelligence. Cet homme-là était aussi précieux aux yeux des Anglais, qu'aux yeux des Américains... et bien sûr, aussi, à ceux des Russes. - Justement! Il aurait pu se faire kidnapper par le K.G.B. - Non, la véritable crainte du bloc de l'Ouest à son égard était encore plus... comment dire... plus stupide, plus minable... oui, plus minable que n'importe quelle hypothèse de fuite! Les autorités craignaient qu’Alan constitue une proie facile pour les maîtres chanteurs. - De Nuremberg? - Je ne plaisante pas! Oubliez Wagner! Je vous parle du chantage qui aurait pu être exercé sur lui, du fait de son homosexualité. - Alan? Homosexuel? - Tout à fait! Et il ne s'en cachait pas! - Mais alors? Comment aurait-on pu le faire chanter? - Justement! C'est cela qui reste complètement stupide, incroyablement bête... On ne peut faire chanter qu'une personne qui a quelque chose à dissimuler, quelque chose à cacher, une personne qui tient absolument à éviter un scandale, à tout prix... et qui, de ce fait, demeure vulnérable à toute sollicitation. Or, ce qui est absurde au sujet d'Alan, c'est que, non seulement il ne cachait pas son homosexualité, mais, chose exceptionnelle pour l'époque, il n'en éprouvait aucune honte. Qui, alors, dans ces conditions, aurait pu le menacer de révéler quoi que ce soit sur lui? - Effectivement... - Le plus révoltant, c'est le traitement qu'on lui a fait subir. Je veux dire... ces saloperies de médicaments. - Vous voulez dire qu'on l'a obligé à prendre des médicaments pour se taire? - Pas du tout! C'est plus horrible encore. Je ne sais pas comment dire... dramatique... idiot... révoltant! - De quoi parlez-vous? - Voilà ce qui est arrivé: en Angleterre, Alan hébergeait chez lui un jeune homosexuel qui disparut du jour au lendemain en emportant quelques-uns de ses objets précieux. Alan, furieux d'avoir été volé, et tout aussi furieux de cette rupture, ne supporta pas l'idée que sa confiance ait pu être trahie. Il en était... - Malade? - Oui, malade, à en crever... - Mais pourquoi, lui a-t-on administré «de force» des médicaments? - Il ne s'agit pas de ça! Il ne s'est pas rendu dans une pharmacie ou chez un psychiatre pour soigner une grosse déprime, non, pas du tout! C'est la colère... la révolte, et son amour-propre qui l'ont guidé tout droit au poste de police de son quartier. Voilà... bêtement, dans la gueule du loup! Et tout ça... pour porter plainte contre une petite frappe! - Une question d'honneur en somme? - Oui... une vengeance contre la mesquinerie, ou, plus exactement, un immense dépit, suite à la confiance trahie. - Et ensuite? - Pendant qu'il fait sa déposition aux policiers, il leur décrit son voleur, donne son nom, explique qu'il habitait chez lui, et qu'ils étaient amants... ce qui selon lui, rend encore plus odieux le vol dont il est victime. Et c'est là que tout bascule... la logique, le droit, la justice. A cet instant précis, Alan passe immédiatement du statut de plaignant à celui d'accusé. - Accusé de quoi? - D’homosexualité, tiens! Pardi! - Et... ? - Et c'est dramatique! Parce qu'Alan tombe aussitôt sous le coup de la loi anglaise et de sa justice qui le condamnera de la manière la plus sordide qu'un sadique puisse imaginer. C'est à dire... que, non contents de le punir en tout injustice... tenez-vous bien... ils vont lui laisser le choix, à lui, Alan, de choisir sa propre peine. C'est ça le plus écoeurant! Il devra «choisir» entre une peine de prison ferme, ou... la liberté surveillée, accompagnée d'un traitement médical aux hormones! - Et il a «choisi» les médicaments... - Comme vous dites... il a «choisi» de s'empoisonner avec ces saletés... à petit feu... au nom de la bêtise criminelle de cette société, de cette Angleterre qu'il venait de sauver. - Il en est mort? - Indirectement oui... Je suis certain que le dégoût, l'ingratitude, l'incompréhension... la certitude de vivre dans un monde aussi attardé, aussi moyenâgeux... tout cela l'a poussé à croquer la pomme... - Vous vous trompez, Capitaine. L'expression «croquer la pomme» ne signifie pas la même chose! - Oui... Sauf... si l’on injecte dans cette pomme quelques gouttes de cyanure! - Nous y voilà! Le flacon de cyanure! - Non! Ce n'est sûrement pas le même flacon... Alan s'est empoisonné en Angleterre... alors que le flacon que vous avez trouvé vient de votre jardin. - Exact... mais pourquoi dites-vous qu'il «s'est» empoisonné? Rien ne vous dit qu'il n'a pas été assassiné? Et Chambaud? Lui? Qu’est-il devenu? - Je ne sais pas. Il a disparu... en Indochine je crois, sans laisser d’adresse. En me disant bonsoir, le Capitaine de la KriegsMarine ajoute: - Vous savez... pour Alan, l'enquête a conclu au suicide... - Ouais... l'enquête a conclu au suicide... comme vous dites! Sauf que moi, je ne conclus... à rien du tout. Allez! Bonsoir! Désolé Capitaine... la mienne, d'enquête, n'est pas terminée. Loin s'en faut! Allez... rentrez bien, quant à moi, je vais rejoindre mon ordinateur, il pourra peut-être m'aider. Il me serre une main dubitative... - Vous me tiendrez au courant, n'est-ce pas? - Mais bien entendu ! Allez! Au revoir, Werner! l'auteur? Daniel Lefèbvre, écrivain, informaticien, grand amateur de pain et de chasse à la bêtise. nietzsche@infonie.fr |