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Part. 1 Elle l'observait dans le petit jour. Il dormait de côté, le visage écrasé contre l'oreiller, le nez parcouru de frémissements divers dus à ses végétations. Sa bouche molle et entrouverte semblait être celle d'un bébé lubrique; deux lèvres baveuses abritaient un filet diaphane et visqueux. D'un t-shirt trop court émergeait un ventre boursouflé, poilu, marqué par la contrainte des ceintures de cuir. Par l'entrebâillement de la braguette de son pyjama, s'immisçait un sexe fripé et brun que la toison pubienne recouvrait presque entièrement. Elle avala une gorgée de café puis sortit une cigarette sans détacher son regard de l'homme qui partageait sa vie depuis plus de dix ans. Elle aurait pu rester des heures ainsi, paralysée, comme pétrifiée par cette sensation ambiguë où se mêlaient dégoût et jubilation, mais la sonnerie du réveil en décida autrement. Une fois la clef de contact introduite, Anne fut reprise par un haut-le-cœur et s'abandonna aux frissons qui parcouraient son échine frêle d'ancienne petite fille modèle. Pour la première fois de sa vie, elle se mit à le haïr et, ce qui l'effraya par-dessus tout, c'est que cela se fit subitement, de manière insidieuse mais presque naturelle. Puis la vague passa, écrasée par une autre empreinte de gêne et de scrupules. La voiture ronfla. Anne se peigna brièvement devant le rétroviseur puis enclencha la première. Il faisait un temps sacrément dégueulasse pour un mois de mai. Voilà l'unique pensée qui s'étirait dans le crâne cotonneux d'Antoine tandis qu'il se curait consciencieusement les narines devant un bol de café tiède. Ouais ! Ce n'était pas le moment de sortir le nez dehors poursuivit-il intérieurement en roulant une croûte sanguinolente entre ses doigts. Un bâillement d'hippopotame, de ceux qu'on a l'habitude de montrer aux enfants pour les sortir de l'ennui profond provoqué par la plupart des documentaires animaliers, fit jaillir un triple menton hérissé de poils drus. Et, comme Antoine n'était pas ce qu'on pouvait appeler un modèle de distinction, il bascula sur le côté et péta gaiement en serrant les poings de contentement." En mai, fais ce qu'il te plaît!" Lança-t’il en se claquant la cuisse. Il commentait ainsi chacune de ses flatulences, les dédiait aux poètes, aux hommes de bonne volonté, aux hauts des hurlevents ou à l'"homo" invisible qu'il pensait ainsi propulser contre le plancher, voire le plafond, selon la position de son postérieur. Anne n'avait pas tellement changé depuis leur mariage. Elle avait toujours ce porté de tête dont la droiture faisait penser au supplice d'une minerve trop longtemps présente autour de son maigre cou. Elle avait conservé ce balancement presque exagéré des hanches qui flattait, à chaque instant, la fermeté de sa croupe ronde et parfaitement dimensionnée. Cela lui avait valu quelques pincements de fesses dans le métro ainsi que des sifflets virils de passants extravertis mais, ce qui la gênait le plus, c'était ce regard avide et honteux à la fois des quelques rares timides qui s'asseyaient en face d'elle. N'osant pas prononcer le moindre mot, ils filaient du coin de l'œil le long de ses cuisses harmonieuses puis bifurquaient dans l'imaginaire d'une jupe qui s'envole, d'une jambe qui se croise haut, d'un entrebâillement furtif. Elle tentait d'intercepter leur regard vitreux afin qu'ils se sentissent, à leur tour, mis à nu mais la gêne persistait chez Anne, alimentée par l'idée qu'à leur retour au foyer, ils l'incluraient au va et vient rapide de la main et de la pensée. Etre l'incarnation de leur frustration la dégouttait. C'est pourquoi, malgré les éternels problèmes de circulation communs à toute mégapole digne de ce nom, elle ne se déplaçait plus à présent qu'en voiture. Antoine resta une dizaine de minutes, le nez collé à la fenêtre, à sourire avec béatitude. Une bourrasque de grêle venait de recouvrir violemment le charmant jardin d'Anne. Plutôt que de s'apitoyer sur la réduction à néant d'un travail de plusieurs mois, il se régalait d'avance des cris d'horreur qui ne manqueraient pas de jaillir lorsqu'elle verrait cela. Une pluie douce et fine revint et Antoine constata des dégâts plus précisément. Le sol jonché de grêlons avait accueilli des débris de feuilles et les pétales laminés de plus de cinquante variétés différentes. Il ne put s'empêcher de rire en pensant que le parterre de fleurs n'avait jamais aussi bien porté son nom. Les tiges dénudées illustraient un étrange sentiment de stupeur, une surprise figée, omettant d'être fugace, désorientée par la douleur. Il tira une gauloise d'un paquet fripé et l'alluma en se grattant machinalement le bas ventre. Un coup de tonnerre fit vibrer les vitres et lui arracha un chapelet de jurons. Dehors la pluie redoublait, s'acharnait sur le parapluie d'une jeune femme complètement trempée " Viens donc te réchauffer ici, ma mignonne" susurra le quadragénaire, visiblement ravi de ce début de matinée. Il la suivit des yeux jusqu'à ce qu'elle disparaisse du champ puis se recoucha, la radio allumée. Anne arrivait avant tous les autres. Non pas qu'elle se sentît investie d'une mission particulière ou qu'elle manifestât un quelconque penchant pour un zèle outrancier, mais afin de dissimuler à ses collègues une habitude qu'ils auraient pu trouver ridicule. Après s'être débarrassée de son manteau et avoir effectué quelques vérifications de routine, elle buvait à la fontaine de jouvence et redevenait, pendant une poignée de minutes, une gamine insouciante et radieuse. Alors, elle courait à cloche-pied entre les rayons, adressait des regards insolents aux compartiments les plus austères. Parfois, elle s'arrêtait pour tirer la langue aux encyclopédies imposantes, aux ouvrages incontournables et qu'elle contournait pourtant. Puis, lorsqu'elle entendait arriver les collègues, elle courait enfiler son pardessus et se recoiffait par mesure de prudence. Que faisaient donc les autres quand le poids de la vie adulte devenait un fardeau trop lourd à porter ? Peut-être était-ce elle qui disposait d'épaules trop frêles... Ce jour là, elle avait pris un peu de retard et en imputa la faute à Antoine bien qu'il n'y fût pour rien. Non, ce n'était pas cela, il n'allait pas se débiner une fois encore. Anne commença donc sa journée de fort mauvaise humeur et nota, un à un, tous les défauts de son mari ainsi que certaines de ses réflexions ou gestes pour lesquels elle conservait une rancœur tenace. Vers dix heures, un enfant de onze ans à peine s'était approché d'Anne pour qu'elle lui conseille un livre. Il était reparti, cinq minutes après, avec "Moderato cantabile" sous le bras. Non, vraiment, elle n'était pas à prendre avec des pincettes. Antoine se retourna à la manière d'une grosse baleine lascive. Les gouttes frappaient les tuiles d'ardoises comme autant de frelons furieux prêts à tout démolir. Il s'étira consciencieusement du lit vers la baignoire. Il doit avoir un bon paquet de couillons dans les rues soupira t-il en tournant le robinet chromé. Il ramena en arrière sa longue tignasse sauvage qui lui donnait un côté indien de carte postale sépia, puis se fondit dans l'eau chaude. Sa corpulence faisait que le sommet de son ventre n'était jamais submergé par les flots timides et réguliers. Anne le lui avait fait remarquer mais il n'avait pas pris cela pour une incitation au régime et s'était contenté de répondre : " Laisses moi donc. Mon île déserte et moi-même nous entendons fort bien !" Au fur et à mesure qu'elle inscrivait les faits les plus navrants de sa vie de couple, son bras s'alourdissait, véritable arbre de transmission d'une boite de vitesse rageuse et vengeresse. On la vit griffonner ainsi toute la matinée mais personne ne lui posa pas la moindre question à ce sujet. Après tout, écrire dans une bibliothèque n'était pas la chose la plus insensée qui fût en ce bas monde. La première anecdote fâcheuse qu'elle nota datait du mois précédent. Anne s'était pointée devant Antoine, les mains sur les hanches et lui avait demandé s'il n'oubliait pas un infime détail. N'obtenant aucune réponse satisfaisante, elle décrocha le calendrier du mur et lui jeta en travers du visage. Le coin cartonné vint le heurter juste au niveau de la paupière si bien qu'il jura comme un damné avant de s'excuser mollement d'avoir omis de lui souhaiter son anniversaire. "Ca prouve pas mal de choses" siffla t'elle "Ca ne prouve rien du tout. J'avais d'autres idées en tête. Je te jure que..." "Oh tais-toi! Tu n'as que ça à foutre de toute ta journée. Flemmarder et chercher des excuses à tes vices." " Et bien considérons que le "ça" en question était plus complexe que tu ne sembles le penser. Je t'en prie, Anne, on n'a plus vingt ans! Demain j'irais faire le tour des magasins et je te..." " Je ne suis pas venue mendier, figures-toi !" aboya t’elle avant de claquer la porte. Bien sûr qu'elle savait qu'ils n'avaient plus vingt ans et alors ? " se répéta t'elle, et alors? Pourquoi fallait-il que l'amour, et les petites attentions qui en découlaient, fussent ainsi fixés dans le temps comme une parenthèse insignifiante épinglée sur le mur égoïste de l'existence. Qu'y avait-il d'aussi mystérieux dans la vie d'un homme de quarante ans pour qu'il décidât, d'un claquement de doigts, de mettre fin aux élans de tendresse juvénile marquant la dévotion à l'autre? Antoine enfila une chemise en jean sans s'être essuyé puis ouvrit la fenêtre afin que la buée s'échappe de la pièce. Sa nonchalance trahissait plus un désœuvrement maladif qu'une réelle sérénité. Il avait beau se cacher derrière d'esthétiques paravents, il n'était pas si fier que cela de sa vie. Son visage cessa soudain de refléter l'image lisse de la quiétude et du contentement pour se scinder en fines rides de contrariété. L'immobilisme le conduira à sa à sa perte. Afin de chasser cette idée morbide, il alluma la télévision et s'installa devant, une bière à la main. Il la fit miroiter quelques instants devant ses yeux. Le remède et le mal à la fois. Sa chrétienté tenait tout entière dans le goulot d'une bouteille. L'ange et le démon menaient une lutte dans le tunnel de verre et finissaient par s'accoupler pour apporter souffrance et soulagement. Antoine n'était pas, à proprement parler, un alcoolique. Simplement, dès qu'une complication survenait, il se soutenait ainsi. "Voilà ma canne, mon bâton de fatigue, mon pieu de solitude" maugréait-il quand il était au début d'une longue suite de petites bouteilles de verre. Seulement, ce jour là, la canne glissa et vint exploser au sol en moussant abondamment. Les fleurs d'Anne, la bouteille d'Antoine... Un bout de verre, qui se ficha dans sa peau, juste sous l'ongle, le fit gémir comme un fakir surpris par sa soudaine vulnérabilité. Antoine prit cela pour un avertissement céleste et abandonna l'idée de nettoyer le plancher. Il se contenta de jeter un chiffon sec à l'endroit de l'impact puis mit l'armoire à pharmacie sens dessus dessous pour dénicher l'antiseptique miracle. Anne croqua dans une pomme. La troisième de la matinée. Elle surprit les propos d'une jeune stagiaire, assise deux tables plus loin. Elle parlait d'un écrivain qui l'avait invitée à un dîner chic. Anne tendit l'oreille mais n'obtint rien de mieux qu'une suite de points de suspension rehaussée du mot "dédié". Cela lui suffisait néanmoins, pour reconstituer les principaux éléments d'une telle rencontre. D'ailleurs, n'avait-elle pas connu Antoine dans des circonstances similaires? Un film opaque couvrit ses yeux et la fit sombrer dans un rêve confus, un trognon de pomme maintenu entre son pouce et son index. Des images douces revenaient par bribes, comme pour équilibrer les fautes impardonnables, maintenant gravées sur son calepin. Elle retrouvait son Antoine, celui du début. Il prenait sa main et l'entraînait loin de la foule, loin de ce monde venu uniquement pour lui. Tu crois vraiment que je vaux mieux que tous ceux là... "Qu'est-ce que tu racontes? Tu n'as pas l'air bien aujourd'hui !" Anne sursauta puis se tourna vers sa collègue. " C'est que..." mais elle ne trouva rien à dire, trop occupée qu'elle était à cacher les signes de son trouble. " Ca c'est la pluie! L'atmosphère est tellement polluée que la moindre goutte tombée du ciel peut abattre un arbre. Avant, l'eau purifiait. Maintenant elle dégouline, poisseuse comme de la glu. Moi, ça me détraque, alors je prends un cachet d'aspirine. Si tu en veux un..."Charlotte pouvait parler des heures entières sans parvenir à épuiser un sujet de rédaction d'école primaire. Habituellement, Anne se dérobait au bout des deux premières phrases mais cette fois ci, elle se tut et fit mine d'écouter religieusement les conseils de sa collègue. Elle alla même jusqu'à noter quelques prescriptions anti-migraines, ce qui eut pour effet de remplir Charlotte d'aise. Mais Anne pensait à tout autre chose. L'amant romantique s'était transformé en cette grosse larve de mari, en ce modèle parfait destiné à prévenir les générations futures des dangers de la fainéantise. Les ongles d'Anne lui rentrèrent dans la peau à l'idée qu'il ronflait sûrement devant le journal de treize heures. Part. 2 ::: l'auteur : Florent.. . . . |