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Part. 2 Quelques bouteilles vides ornaient la table. Antoine dormait profondément. "Qui d'autre sera, mieux que moi, entraîné pour le grand sommeil ?" aimait il répondre aux reproches. "Est-ce ma faute s'il ne m'a fallu qu'un an de labeur pour jouir, toute une vie durant, de la sécurité matérielle? Vos reproches ne dissimulent-ils pas une profonde envie de troquer votre enfer contre le mien? Ma femme travaille et cela vous chiffonne? Que voulez-vous donc que je vous dise? Elle juge que c'est important de garder contact avec la vie active même si le besoin ne s'en fait plus sentir. Je ne me suis jamais opposé à cela. Mais, qu'on me condamne au pilori pour excès d'oisiveté, je trouve cela un peu sévère. Regardez bien autour de vous le nombre de suicides succédant à une période d'inactivité et vous réviserez peut-être votre jugement. Il faut un courage certain pour vivre au creux du gouffre." Ces petites phrases destinées aux convives n'impressionnaient plus Anne comme au début. Elle se contentait de hausser les épaules en choisissant, dans son répertoire étendu de mimiques exaspérées, celle qui convenait le mieux à la situation. Mais Antoine était bien loin de tout ça. Il ronflait comme une tronçonneuse enrayée et rêvait d'une tempête de neige qui aurait contraint une jeune inconnue à se réfugier chez lui. Comment avait-elle pu supporter tout cela? L'orgueil, tant de fois réprimé, resurgissait à l'image d'un diablotin bombant le torse de colère. Anne se leva car elle ne tenait plus en place. Elle déambula nerveusement entre les rayons de la bibliothèque, aligna machinalement quelques ouvrages de sciences parallèles, scruta sa montre à la manière d'un ingénieur de la N.A.S.A. au moment d'un décollage important, puis sentit une larme couler sur sa joue. L'explosion contenue tant bien que mal, commençait à lui jouer des tours. Charlotte approcha d'elle mais fut refoulée, sans égards. La larme avait séché sur sa peau fiévreuse. D'autres personnes, mal informées par le drame qui secouait Anne, étaient venues chercher conseil auprès d'elle. Une grenouille de bénitier emprunta "le boxeur manchot" de Tennessee Williams avec la certitude d'avoir été orientée vers un double américain de Paul Claudel. Anne eut un peu honte de son geste puis se reprit aussitôt en songeant qu'un peu de rouge sur le visage blafard de cette femme ne nuirait en rien à son teint. Peut-être comprendrait-elle l'émoi poursuivant un pasteur du zoo à la prison? Charlotte roulait des yeux exorbités en pensant aux associations lecteurs - livres que la folie d'Anne venait d'établir. Chaque fusion donnait corps à un monstre stupide à deux têtes, la seule ambition de ces dernières se résumant dans la volonté de se cogner l'une à l'autre. Le petit jeu commençait à éloigner Anne de ses préoccupations quand une étudiante se planta devant elle, le livre d'Antoine à la main. - " On m'a dit que vous étiez la femme de cet écrivain merveilleux. Je suis désolée de vous aborder si brusquement mais il s'est produit une telle osmose, entre ce livre et moi, que j'en suis restée pantelante, au bord de l'évanouissement. Où a t-il puisé cette force, ce grondement qui recouvre chaque phrase et menace de l'engloutir? " Elle avait agrippé le bras d'Anne avec ferveur. Charlotte guetta, inquiète, car elle savait combien sa collègue détestait qu'on fît preuve de familiarité vis-à-vis d'elle, surtout quand il s'agissait d'évoquer sa vie fantastique d'épouse de génie. Pareille situation s'était produite un an auparavant. Une jeune fille avait émis l'hypothèse qu'un peu de sang neuf devait manquer à Antoine pour écrire un autre bouquin qui mettrait tout le monde K.O debout. Et, d'une gifle redoutable, Anne avait fait passer la nymphette du sens figuré au sens propre Mais il ne se produisit rien de semblable cette fois ci. Elle se contenta de reculer légèrement pour se libérer de l'étreinte puis jeta un regard, amusée à son interlocutrice. "Comment fait-il pour trouver cette force? J'ai bien peur de vous décevoir en vous dévoilant la vérité." " Ca ne fait rien. Je suis prête à tout entendre !" " Et bien, croyez-moi ou non mais cette rage, ce débordement verbal, ce déferlement enfin tout cela, n'est en fait que la somme globale des émotions, passées ou à venir d'un homme qui n'est plus aujourd'hui qu'une outre indolente et égoïste. Ce livre est une anomalie à laquelle j'eus le malheur de croire, il y a dix ans de cela. Vous voyez ce visage ténébreux, ce sourire charmeur ce menton volontaire. Rien n'a résisté à l'épreuve du temps. Tout a été comme sucé par son livre. Toutes les belles promesses se sont éteintes sous le poids de la paresse. Tenez, cette photo qui orne chaque exemplaire. Rajoutez-y deux mentons, des cernes grises et grasses, le regard torve d'une carpe séchée au soleil et vous aurez le véritable portrait de l'écrivain torturé d'aujourd'hui. En guise d'œuvre, il ne cultive que son ventre. Je ne sais pas pourquoi je vous raconte tout cela. Je suppose que vous devez me paraître sympathique. Ou peut-être est-ce le désespoir qui me pousse au train..." " Et vous continuez à vivre avec un tel homme?" " C'est idiot n'est-ce pas ? La coïncidence est amusante car je m'apprête à le quitter aujourd'hui même. Aussi étrange que cela puisse paraître, cette idée ne m'était encore jamais venue à l'esprit. Seulement, j'ai peur de manquer de courage dès le seuil franchi. Dix ans de mariage, ça commence à peser dans la balance des habitudes. Ne vous méprenez pas, je n'éprouve aucune pitié pour lui. Simplement, j'aime agir avec discernement et, aujourd'hui, tout va beaucoup trop vite " "Vous ne voulez pas venir prendre un verre au café d'en face? Ca vous aidera peut-être à éclaircir la situation." Anne regarda sa montre puis suivit la jeune fille qui portait son mari sous le bras. Elle ne tarda pas à la rejoindre sous un parapluie, aux baleines retournées par le vent, car des trombes d'eau martelaient la chaussée. Antoine attendait, posté à la fenêtre, le retour de sa femme. Il s'était assuré que personne n'était venu arranger le jardin apocalyptique et guettait maintenant les cris de révolte avec impatience. Il alla se chercher une bière puis revint aussitôt afin de ne rien rater du spectacle. Une gorgée succédait à un regard sur une montre folle. Il fuma cigarettes sur cigarettes tout en se demandant ce qui le rendait aussi inquiet. Deux heures qu'elle devrait être rentrée. Il siffla plusieurs autres mousses en tentant de deviner ce qui avait pu dérégler la ponctualité légendaire d'Anne. Le jour déclinait. Antoine pesta car la nuit risquait d'atténuer l'aspect miteux du jardin. Puis il rayonna de nouveau à l'idée que la lumière extérieure pouvait fort bien remédier à cet inconvénient. Il but deux autres bières coup sur coup puis quitta son mirador pour un fauteuil plus confortable. Le bruit familier de la voiture ne manquerait pas de l'avertir. Il chercha à comprendre pourquoi son désir de voir Anne malheureuse était si grand mais les brumes éthyliques l'empêchèrent d'aller au-delà du "parce que." Anne conduisait nerveusement, accusait les trois cocktails qu'elle venait de consommer avec Odile. Il y avait des semaines qu'elle n'avait pas ri à ce point. Un serveur tiré à quatre épingles était même intervenu à la demande d'un représentant de commerce qui portait les stigmates d'une dépression avancée. Au fur et à mesure de la conversation, elle s'était rendu compte du vide impressionnant qu'Antoine avait semé à force de disputes ou d'oublis. Anne s'était sentie épaulée. Il n'y avait plus ce mur d'incompréhension, ce sourire narquois ou ce dédain insultant. Odile ponctuait les anecdotes par "C'est hallucinant !" Et encourageait son invitée plus avant dans la haine ordinaire. Au moment de partir, Anne commença à douter d'elle-même. Son cœur, en phase avec le temps moteur, tentait de l'anéantir. Elle grilla deux feux rouges, coup sur coup, pour prouver sa détermination mais une larme lui fit comprendre qu'elle devrait attendre. Elle se gara, penaude, et poussa le portail avec lassitude. Elle jeta un regard triste en direction de l'appartement puis marcha sur les pétales de ses fleurs défuntes. La pluie tombait toujours par rafales mais ne valait-il pas mieux attraper un bon rhume plutôt que de courir bras ouverts vers ses années de gâchis? Antoine s'écarta de la fenêtre puis se précipita dans son fauteuil, la télécommande à la main. Anne entra ruisselante. "... Vraiment un temps pourri, tu ne trouves pas?" lança-t'il négligemment. "Evidemment, toi ça te laisse froid. Je parie que tu n'as pas mis le nez dehors de toute la journée!" " Gagné! Dis donc, tu as vu l'état de ton jardin ? C'était bien la peine de te donner tout ce mal. Tu ne peux pas savoir la peine que..." "Je t'en prie, Antoine. Pas aujourd'hui. C'est quoi ce machin dégueulasse" fit-elle en désignant le chiffon qui avait servi à éponger la bière. "Je me suis coupé en voulant ramasser les éclats..." "Et tu as pensé que ta bonniche de femme n'aurait que ça à foutre? Tu peux rêver mon petit père. Le courage revenait. Elle faisait front, maintenant certaine qu'elle ne regretterait jamais ce geste. Elle jeta un dernier coup d'œil à la salle de séjour puis entreprit de fracasser unes à unes les bouteilles vides contre le carrelage. Antoine ne bougea pas. Il se recula par prudence, la télécommande toujours à la main. Elle lui lança un regard de défi puis monta calmement préparer ses valises. Elle descendit, très digne, frôla d'une main tendre, le gazon noyé de son jardin agonisant puis s'engouffra dans la voiture en tremblant légèrement. Antoine resta sans réaction. Puis, lorsqu'il entendit rugir le moteur il courut vers la fenêtre. "Nom de Dieu de nom de Dieu !" jura t'il plusieurs fois. Il ouvrit un autre pack de bières et péta deux fois pour marquer son étonnement. Le très haut fut ainsi invoqué pendant un moment. Antoine mit des chaussures et balaya rapidement les tessons épars. Il s'accorda d'autres voyages dans le tunnel de verre et sombra rapidement dans un sommeil grossier. Anne avait pris deux semaines de vacances au bord de la mer. L'orage de grêle s'était évaporé devant la lumière blanche et aveuglante. Bien décidée à rattraper le temps perdu, elle franchissait, un à un, tous les obstacles qui la séparaient de la vraie vie. Elle avait proposé à Odile de l'accompagner mais cette dernière refusa l'offre en mettant en avant l'ombre d'un épouvantail au regard figé et studieux, aux membres secs et noueux, bronzés aux Unités de Valeur. Anne n'était pas réellement faite pour la solitude. Aussi, recherchait-elle les endroits animés où d'autres comblaient les marges silencieuses de ses nuits. Les livres emportés restaient au fond de sa valise et le temps filait des terrasses ensoleillées aux plages de sable blond. Elle pouvait, sans risquer d'être jugée, retrouver les jeux de son enfance, se rouler dans le sable, chanter et se transformer en requin mangeur d'homme en utilisant ses mains en guise de nageoire dorsale. Le soir la rendait merveilleusement adulte. Elle revêtait des ensembles aux fibres légères sur sa peau dorée, osait les décolletés et les effets de transparence aguicheurs, se fendait d'un sourire ingénu pour celui qui serait tombé dans le piège sensuel émanant d'elle. Cependant, elle cédait rarement aux avances plus ou moins habiles des autres clients de l'hôtel et avait acquis une réputation qui n'était pas sans rappeler l'inviolabilité d'une forteresse légendaire. Anne dans sa tour d'ivoire ne voyait rien venir. Une seule fois, elle s'était offerte à un touriste de passage. Il s'était assis en face d'elle, avait ignoré les conseils de soupirants déçus pour mieux baigner ses yeux dans chaque parcelle de chair apparente. Anne lui avait souri, comme à tous les autres mais il s'abstint, alors de répondre. Il prit son assiette de calamars, la renversa sur la table et sortit un marqueur pour inscrire quelques mots au dos de celle-ci. Après quoi, il s'avança vers Anne, posa devant elle l'assiette dégoulinante de coulis de tomate et de tentacules puis partit fumer une cigarette en marchant vers la plage. Anne avait retourné l'assiette pour lire ce qui avait valu le sacrifice des sacro-saints calamars de Mario puis s'était à son tour levée pour rejoindre l'inconnu. FEMME FATALE Elle déambule dans la ville de sa démarche de cerf-volant et des milliers de prétendants viennent se pendre à son fil. Le lendemain, elle s'était éclipsée avant même qu'il ne se réveille et s'était demandée ce qui avait bien pu lui arriver. Elle pensa à Antoine et toute sa journée fut gâchée par cela. Dans la soirée, elle brisa l'assiette en se traitant d'idiote. Quelques lignes suffisaient à la faire succomber. N'était-ce pas Antoine qu'elle avait cherché à rejoindre en suivant cet inconnu? Pour s'en dissuader, elle jeta un coup d'œil au carnet d'anecdotes puis s'étendit, lasse mais rassurée par sa liberté nouvelle. Les jours ne se déroulaient plus tels qu'il les avait imaginés et Antoine ne trouvait aucun remède a cela. Il avait bien essayé d'appeler quelques amis au téléphone mais n'avait trouvé aucun réconfort auprès d'eux. Tous se félicitaient de cette rupture. "Il fallait bien que cela arrive... Vous n'étiez pas du tout fait pour vivre ensembles... Anne était une femme délaissée... Vous ne vous aimiez plus... Mieux vaut cela qu'une haine mesquine et destructrice". Et comme tout le monde semblait être d'accord sur ce point, Antoine sentit qu'ils devaient avoir tort. Pour la première fois depuis des lustres, il se repencha sur leurs années heureuses et mouvementées et, chaque incursion en appelait une autre, plus précise, plus tendre. Il résista plusieurs jours devant le meuble où étaient enfermées les photos de vacances puis succomba au vide et les inspecta, une à une, en les posant à même le sol. Des cauchemars giflaient ses nuits, l'insomnie gâchait ses jours. Même les tunnels de verre ne fonctionnaient plus. L'ange était parti et le goulot avait un goût amer. Il ne comprendrait plus. Il avait tant désiré être seul à certains moments, passer ses journées à rêvasser sans qu'aucun reproche, regard voire aucune respiration ne puissent le sortir de son état végétatif. Et maintenant que tout cela était devenu possible, il n'y trouvait plus de plaisir. Il était comme cet enfant qui aurait souhaité posséder un jouet dont l'utilité se serait estompée au fur et à mesure qu'il s'approchait de l'objet convoité. Antoine avait vidé le frigidaire et la cave mais rien ne parvenait à combler ce vide avec lequel il avait tant joué naguère. Chaque seconde l'enfonçait un peu plus dans l'attente douloureuse de la suivante. Peu à peu, il réalisa que ce qui l'avait éloigné de sa femme était ce qui l'avait éloigné de lui-même. La négligence et l'oubli. Il avait oublié de l'aimer comme il avait omis de s'aimer lui-même. A quoi bon vivre? Antoine avait beau prendre bains sur bains, il ne parvenait pas à se débarrasser de cette somnolence lourde et crasseuse. Il imaginait que c'était ce que devait ressentir un homme au sortir du coma. Seul, libre mais à quoi bon vivre si l'on ne sait plus ? Et pourtant, il avait su aimer, jouer, prendre plaisir et en donner mais maintenant, il ne comprenait plus rien. Il repensa aux réflexions d'Anne, à ses colères et n'y trouva rien à redire. Comment avait-elle pu le supporter autant de temps? Comment avait-il pu imaginer qu'elle constituait l'obstacle suprême à sa délivrance alors qu'elle avait été, toutes ces années, le seul garde-fou auquel se raccrocher? Part. 3 ::: l'auteur : Florent.. . . . |