| D'un mouvement d'épaule longuement étudié, Zita laissa glisser à terre son peignoir d'acrylique. Sûre de sa beauté, elle épiait entre ses longs cils empesés l'effet produit par sa nudité sur ce nigaud de Constant. Hélas! les cuisses de Zita étaient très minces, beaucoup plus minces même que ses gros mollets de cycliste. Constant, les yeux exorbités, fixait cette paire de jambes aux rondeurs interverties et ne voyait rien d'autre. Son visage exprimait l'horreur tandis qu'à reculons il regagnait la porte. Il se retourna brusquement, dévala l'escalier, traversa le jardin et déboucha sur la place entre la bouchère et la crémière. Il bouscula les deux femmes sans murmurer la moindre excuse, s'élança au centre de la place, atteignit en quelques enjambées la terrasse du grand café, encore déserte à cette heure, s'affala sur un fauteuil et commanda un pastis... Il était toujours là à midi, en compagnie de la moitié des habitants de la ville, lorsqu'une étrange rumeur s'éleva. Ce ne fut d'abord qu'un brouhaha confus qui s'amplifia peu à peu, envahissant toute la place, puis certains mots se détachèrent, précisant la raison de cette effervescence. On venait de découvrir Zita étranglée et ficelée sur son vélo pendu comme un mobile au plafond de sa chambre à l'aide d'une corde passée dans le crochet du lustre. Avant que chacun ait pu exprimer son indignation, un fracas épouvantable figea toutes les langues. Zita, son vélo et le lustre s'étaient écroulés dans une cascade de plâtre fin et de gravats. Après le premier instant de stupeur, la foule braillante se rua sur les lieux de drame. Nul ne voulait manquer l'affreux spectacle. Constant profita du désordre pour s'esquiver. Dans la grande rue il aperçut la tignasse rousse du nouveau commissaire, un jeunot au regard vide, qui avançait à grands pas en gesticulant. Il était accompagné de deux de ses subordonnés, des jumeaux au même visage hébété, qui l'écoutaient respectueusement. Constant s'absorba dans la contemplation d'une vitrine de lingerie féminine pour ne pas croiser le regard hagard du jeune commissaire. En passant près de lui, l'un des jumeaux le reconnu et grommela: - Libidineuse cochonnaille. Mais le commissaire poursuivit son monologue sans rien remarquer. La sirène du car de police retentissait au loin. Le car passa dans la grande rue au moment où Constant s'engouffrait dans la galerie de peinture de son oncle Côme Podrit. Côme, juché sur un escabeau branlant, interpella rudement son neveu: - C'est maintenant que tu arrives? Tu as oublié que nous avons un vernissage demain? Je ne peux pas faire l'accrochage tout seul. - Je pensais que le peintre t'aiderait. - Moi aussi, mais il a disparu celui-là. Je ne l'ai pas vu de la matinée.Et toi? Où étais-tu? Constant baissa la tête: - J'ai des ennuis. Le commissaire Patrick Mac Loche, enfermé depuis quatre heures dans son bureau avec ses deux acolytes, énonçait pour la centième fois les données du problème: - La victime s'appelait Zita Desjardin . Elle était âgée au moment du meurtre de 27 ans, deux mois et cinq jours, il ne faut négliger aucune précision. Elle a été étranglée avec un tendeur et fixée à son vélo avec deux autres tendeurs. Les voisins affirment que la victime utilisait ces tendeurs chaque matin comme extenseurs, dans le but évident de se développer la poitrine. L'arme du crime appartenait donc à la victime. La foule a longuement piétiné le sol, recouvert de plâtre après l'effondrement du plafond, faisant ainsi disparaître toutes les traces qu'auraient pu laisser l'assassin. Tout le monde a aussi tout tripoté dans la chambre du meurtre, les empreintes sont innombrables, la moitié de la ville ayant défilé devant le cadavre de Zita Desjardin. La victime, employée aux PTT, n'avait semble-t-il pas d'ennemi. Elle menait une vie tranquille, et passait tous ses congés à califourchon sur son vélo. On pouvait la voir ainsi, chaque samedi et chaque dimanche à quelques kilomètres de la ville, tourner jusqu'à la nuit autour d'un petit pré où broutaient trois moutons. En conclusion, nous pouvons dire, après plusieurs heures de réflexions, que nous n'avons aucun indice. - Aucun, reprirent les jumeaux. - Pour une première affaire, je n'ai pas de chance, dit le commissaire. - Pas de chance, répéta lamentablement l'écho. On frappa plusieurs coups précipités à la porte, une voix s'éleva dans le corridor: - Monsieur le commissaire? - Oui, entrez. Le brigadier fit aussitôt irruption: - Le facteur vient d'être assassiné. Il a été étouffé avec le contenu de sa sacoche. L'assassin lui a tout fait bouffer, monsieur le commissaire, tout! Même les mandats. - Où l'a-t-on trouvé? - Dans le verger de monsieur le curé, sous un pommier. - Que faisait-il là? - Bé...bé.....bé il était mort, monsieur le commissaire. - Qui l'a découvert? Qui l'a vu vivant pour la dernière fois? - La même personne, monsieur le commissaire, la bonne du curé. Le facteur lui a apporté une lettre à trois heures, et elle l'a trouvé mort sous le pommier à six heures. - Elle l'a trouvé depuis plus d'une demi-heure, pourquoi me prévient-on si tardivement? Toute la ville est déjà sur les lieux? - Oh! Pas toute, monsieur le commissaire. - Bon! Nous y allons aussi. Le commissaire se retourna vers les jumeaux: - Que pensez-vous de ce nouveau meurtre? - Bo...bo...bo... Le commissaire étira son long cou surmonté d'une petite tête ronde et enfantine. Une étincelle féroce brilla une seconde dans son regard habituellement trop doux: - Deux meurtres dans la même journée, nous avons affaire à un sadique. - La deuxième victime est un homme, fit remarquer respectueusement l'un des jumeaux. - Et alors? Je n'ai pas dit un satyre, j'ai dit un sadique. Les jumeaux baissèrent le nez, puis le relevèrent et dirent d'une traite: - C'est dommage, parce que, nous, nous connaissons un satyre, Constant Podrit, le plus grand cochon de la ville. Pas plus tard que ce matin... l'auteur? Manon, 19 ans, vient de réussir le concours d'entrée à maisons-alfort, écrit des polars à ses heures perdues... perdues pas pour nous. est-il besoin de préciser qu'il faut respecter son talent et ne reproduire ce qu'elle écrit qu'avec son consentement? g.fenouillard@infonie.fr |