| Côme Podrit regardait son neveu avec consternation, décidément il n'aurait jamais que des ennuis avec ce crétin là. - Tu t'es fourré dans un sacré pétrin, mais quelle idée saugrenue d'aller chez cette bonne femme aujourd'hui? Une employée des P.T.T. et pourquoi aujourd'hui? Pourquoi faire? - J'espérais la sauter. - Mais pourquoi celle-là justement? Tu ne pouvais pas aller en sauter une autre? - Non, dit piteusement Constant. - A part la crémière et la bouchère, personne ne t'a vu sortir de chez Zita? - Non. - C'est moins grave, elles ne t'auront peut-être pas reconnu. La femme de ménage entra en coup de vent: - Deuxième meurtre, le facteur. Toute la ville est là-bas, j'y cours. Ah! A propos, tout le monde sait que monsieur Constant s'est enfui avec un air affolé de chez Zita Desjardin ce matin à 11 heures. Elle lança un terrible ricanement à travers la galerie et ressortit comme elle était entrée. - La vache! siffla Côme. Constant en avait le hoquet. - Hoc..hoc..hoc... - Arrête! - Hoc..je ne hoc..peux pas hoc... - Monte à l'appartement,. va boire un verre d'eau et laisse-moi réfléchir. Constant gravit l'escalier en colimaçon qui conduisait à l'appartement et entra dans la salle de bain. Un grand miroir, face à la porte, lui renvoya brutalement son image. L'image d'un grand garçon maigre, boutonneux et livide. - Le puceau masqué, murmura Constant. Puis, il se livra à une difficile gymnastique pour parvenir à pisser dans le lavabo que son oncle avait fait installer à 1 mètre 35 du sol pour éviter justement que quiconque s'en serve d'urinoir .Il était là, dans une stabilité précaire, un pied sur l'appui de la fenêtre, l'autre sur le rebord de la baignoire, lorsque des cris montant de la galerie le firent sursauter. Il perdit l'équilibre, bascula par dessus l'appui de la fenêtre et atterrit sur le trottoir avec un bruit mat. Il pensa qu'il était probablement mort et n'osa pas bouger. A travers ses paupières mi-closes, il voyait un nombre croissant de pieds tout autour de lui. Il entendait aussi des voix. - C'est Constant, le neveu de monsieur Podrit. - C'est lui l'assassin, c'est pour ça qu'il s'est jeté par la fenêtre. Enfin, la voix aiguë de Côme domina toute les autres: - Constant? Constant? Réponds-moi, comment te sens tu? Et aussitôt une autre voix plus pointue encore: - Alors, c'est lui le salaud qui a étranglé ma sœur? Là, Constant ouvrit complètement les yeux. Il vit son oncle penché sur lui, et, près du visage inquiet de Côme, il aperçut une paire de très gros mollets féminins. Il releva un peu son regard, arriva aux cuisses qui sortaient d'un short blanc, elles étaient minces, très minces, trop minces, alors il s'évanouit pour de bon. Le commissaire, encadré par les jumeaux, arpentait la galerie de long en large et de large en long. - Monsieur le commissaire, puisque je vous jure qu'il ne s'agit que d'un regrettable accident, dit Côme. - Deux meurtres, vous appelez ça un accident? - Constant n'a tué personne, vous n'avez pas de preuve. Le commissaire s'immobilisa: - Monsieur Podrit, deux témoins ont vu votre neveu sortir de chez mademoiselle Desjardin à 11 heures le matin du crime, et la malheureuse a été étranglée entre 10heures 30 et 11 heures 30, d'après le rapport du médecin... - Mais... - Laissez-moi continuer, sinon je ne saurais plus ce que je dis. A 19 heures, votre femme de ménage, elle me l'a confirmé, vient vous dire que le corps du facteur a été découvert sous un pommier et que la crémière et la bouchère ont parlé. La visite de votre neveu à Zita Desjardin est ainsi connue de tous. A 19 heures 15 votre neveu saute par la fenêtre, pour moi, c'est un aveu. - C'est un aveu, reprirent les jumeaux. Côme haussa les épaules: - Mais non, il m'a dit la vérité, il voulait simplement uriner dans mon lavabo, par gaminerie. - Par gaminerie? Vous vous foutez de moi? - Ah oui! Ah oui! acquiescèrent les jumeaux. - Monsieur le commissaire, je fais appel à votre générosité, à votre bon sens. Vous ne pouvez parler à mon neveu maintenant, il n'a pas quitté sa chambre depuis sa chute, il est très choqué. De plus, j'ai un vernissage dans deux heures et j'ai encore quelques toiles à accrocher. J'ai perdu toute ma soirée d'hier avec les deux soeurs de Zita Desjardin. Elles ont débarqué dans ma galerie en vociférant juste avant l'accident de Constant. Elles arrivaient tout droit de Lyon dans le seul but de massacrer l'assassin de leur sœur. Les mauvaises langues les avaient conduites jusqu'à ma galerie, elles cherchaient Constant. Sans ma courageuse intervention, elles l'auraient achevé comme une bête sur le = trottoir. - Je vous concède que ces personnes semblent très dangereuses. La grande rousse surtout, dit le commissaire en frissonnant. - Donc, poursuivit Côme, je vous demande d'interrompre votre enquête jusqu'à demain matin. Le commissaire gratta sa petite tête: - C'est délicat, je vous comprends mais je ne peux pas laisser un assassin présumé sans surveillance. - Alors, assistez à mon vernissage, restez ici. - Je reste ici. - Nous restons ici. - Parfait, dit Côme, vous allez voir d'un seul coup d'œil tous les notables de la ville et leurs épouses : le notaire, les cinq médecins, les deux dentistes, le pharmacien, les trois directeurs des trois banques et l'avocat en retraite. - Ils s'intéressent à la peinture? - Pas du tout, mais ils ne manquent aucun vernissage. - Et qui encore? - Les amis personnels d'Ignace Fermant, le peintre dont j'expose les toiles aujourd'hui. - Et qui d'autre? - Personne. Le commissaire releva un sourcil roux et étonné. - Hélas! dit Côme, les habitants de cette ville sont stupides et primitifs Ils boudent toute manifestation artistique. Deux heures après, une foule grouillante envahissait la galerie. Les jeunes, les vieux, les valides et les invalides juchés sur des béquilles ou tassés dans leurs fauteuils roulants, tous voulaient contempler le satyre assassin avant son arrestation. Et tous furent déçus, car Constant, enfermé à double tour dans les cabinets, se masturbait consciencieusement et refusait absolument de sortir. Les deux soeurs de Zita Desjardin, Gilda, la grande rousse anguleuse, et Pépa, la petite blonde bigleuse et rougissante, tambourinaient sur la porte en vain. - Sors salaud! hurlait Gilda, que je t'épluche les roupettes. Pépa rougissait, les jumeaux aussi. Le commissaire les avait abandonnés devant cette porte avec mission de protéger Constant de la fureur des soeurs Desjardin au cas, assez improbable, où il oserait se montrer. N'ayant rien d'autre à faire, la foule se mit à défiler devant les toiles. Les notables, humiliés de voir cette racaille empiéter sur leur territoire culturel, feignaient de s'intéresser longuement à chaque centimètre carré de peinture et poussaient des "Ah!" admiratifs. L'un des médecins, Albert Aièche, qui avait à lui seul rempli la moitié du cimetière, voulut briller un peu plus encore et demanda très haut à voir le peintre. C'est alors qu'on s'aperçut qu'Ignace Fermant n'était pas présent à son vernissage. Une vive indignation suivit le premier étonnement. Côme, perché sur un tabouret car il était tout petit, essayait de calmer les esprits: - Ce n'est qu'un simple retard. Ignace Fermant est un peintre gestuel d'une grande qualité, il est sans doute absorbé sur une nouvelle toile à cet instant même. Il aura oublié son vernissage, c'est un rêveur. Sa voix pointue n'arrivait pourtant pas à dominer les exclamations de la foule: - Pour faire ces cochonneries, il n'a pas besoin de beaucoup rêver. Caroline Lambert, une amie du peintre, partit à sa recherche. La foule continua à se balader, le regard vide, la bouche haineuse. Caroline Lambert revint bientôt, la mine défaite. Non, Ignace Fermant ne rêvait pas, il était mort. Caroline venait de le découvrir pieds et poings liés avec des bandelettes de toile, la tête complètement immergée dans un grand pot de peinture jaune. La galerie se vida presque entièrement en quelques minutes, malgré les cris du commissaire: - N'y allez pas, n'y allez pas. Vous recommencerez encore à foutre vos doigts partout. Ne touchez à rien, laissez-moi passer. Les notables, enfin seuls, se dévisagèrent un instant avec méfiance, puis s'élancèrent sur Côme. L'œuvre d'un peintre mort prend immédiatement de la valeur, ils flairaient la bonne affaire. Eux qui n'avaient jamais acheté la moindre gravure, acquirent en moins d'une demi-heure la totalité des toiles exposées. Côme paraissait accablé. Il entassait distraitement les chèques dans une boîte en fer munie d'un cadenas, tout en reniflant: - Ah quel malheur! C'était mon ami, quel affreux malheur. Le notaire ricanant en toisant les médecins: - Si notre assassin continue à ce rythme, vous n'aurez bientôt plus rien à faire. Trois en deux jours, qui dit mieux? l'auteur? Manon, 19 ans, vient de réussir le concours d'entrée à maisons-alfort, écrit des polars à ses heures perdues... perdues pas pour nous. est-il besoin de préciser qu'il faut respecter son talent et ne reproduire ce qu'elle écrit qu'avec son consentement? g.fenouillard@infonie.fr |