| Son innocent visage enfoui entre ses longs bras repliés sur son bureau, le commissaire Patrick Mac-Loche méditait sous le regard attendri des jumeaux qui profitaient de ces minutes de calme pour fumer un petit joint. Confiants, ils attendaient l'instant où leur chef relèverait la tête en criant "J'ai trouvé". Pourtant, le commissaire restait immobile et muet. Il guettait dans son cerveau l'idée géniale qui ne tarderait pas à y germer. La fumée du joint l'enveloppait doucement, il était bien, il se sentait détendu. La porte s'ouvrit soudain brutalement, les soeurs Desjardin apparurent échevelées. - Chut ! dirent les jumeaux. Ils montrèrent du doigt le commissaire tout auréolé de fumée aux deux effrontées. - Il pense. - Je m'en fous, hurla Gilda, voilà huit jours que nous attendons le nom de l'assassin de Zita. Nous avons fait cinq cent bornes pour l'étriper nous même. Nous sommes frustrées, là! Frustrées. Le commissaire se redressa et lança d'une voix blanche: - Je ne sais pas qui est l'assassin, là! - Vous savez parfaitement que c'est ce pourri de Constant Podrit, cria Gilda, vous le protégez, pourquoi? Son tonton, ce fumier de pédé, vous a acheté? Les jumeaux étaient indignés: - Oh! Mademoiselle, oh! - Ce n'est peut-être pas lui, dit Pépa en rougissant. - Qui alors? Tu peux me dire qui? Non? Alors, tu la boucles pétasse. - Qui alors? reprit le commissaire, qui? Qui? La porte s'ouvrit une nouvelle fois pour laisser passer le docteur Albert Aièche. Son éminent confrère, le docteur Feble, étant décédé des suites immédiates d'une péritonite mal soignée quatre jour auparavant, le docteur Aièche s'était chargé des rapports d'autopsie. Il déposa sur le bureau du commissaire un volumineux paquet de dossiers. - Alors? demanda le commissaire. Aièche sortit un calepin noir de sa poche et lu d'un ton monotone: - Ignace Fermant est bien mort d'asphyxie à trois ou quatre heures du matin le jour de son vernissage. De plus, il avait avalé pas mal de peinture, son estomac était jaune et gluant, c'était dégoûtant. - Je vous en prie, dit le commissaire, épargnez-nous les détails inutiles. Le docteur Aièche ferma son petit carnet: - Puisqu'il en est ainsi, je ne vous dirai plus rien, débrouillez-vous tout seul. Vous avez sous le nez les six rapports, pour les trois victimes de la semaine dernière et les trois de cette semaine. Et il sortit sans saluer personne. Le commissaire eut un moment de faiblesse. - Que vais-je devenir? Gilda l'encouragea: - Nous allons vous aider. Voyons ces rapports. Le premier dossier concernait la mort de Zita Desjardin, le commissaire jugea prudent de le faire glisser derrière son bureau et de passer directement au second. Il le parcourut distraitement: - Rien de nouveau, le facteur a été étouffé, nous le savions déjà. - Oui, et le peintre asphyxié, ensuite? demanda Gilda. Le commissaire leva les bras au ciel: - Ces rapports ne nous apprendront rien. Nous savons tous que mardi madame Terval, préposée au guichet n°9 de la poste, a été maintenue au fond du lavoir jusqu'à ce que mort s'en suive; que l'on a retrouvé jeudi, après une battue de plusieurs heures, Pierrot Jouffot le télégraphiste, empalé sur la grille de le ex-château fort de la ville, et, que samedi ce fut le tour du receveur en personne. Lui, il a été électrocuté, il aimait le confort, il avait le chauffage électrique. L'assassin, qui avait trop lu les magazines relatant la mort de Cloclo, l'a surpris dans son bain et lui a jeté tout simplement un radiateur branché sur le 220 volts à la figure. - Toutes les victimes sont employées aux P.T.T. , remarqua finement l'un des jumeaux. - Sauf Ignace Fermant, dit l'autre. Et il rougit de son audace. Le commissaire bomba son torse chétif: - Depuis la mort du facteur, je pense à un ennemi des P.T.T., mais quel serait le mobile? C'est tout de même puéril de s'attaquer à un service public aussi sauvagement, et le but de ces assassinats est tout à fait incertain, car même si tous les employés de notre poste périssent il en viendra d'autres. - Peut-être pas, dit Gilda songeuse, moi je vous avoue franchement que j'hésiterai. - Détruire les P.T.T.! s'écria le commissaire soudain illuminé, ah! Le bougre ne manque pas d'envergure, d'audace. Gilda calma cette explosion de joie d'un ricanement bref: - Et qui, selon vous, serait assez cinglé pour vouloir faire sauter les P.T.T.? Le commissaire penaud balbutia: - Mais c'est vous...qui...qui... - Je vous ai simplement dit, que moi je n'irais pour rien au monde travailler dans cette poste pourrie, j'aurais bien trop peur de me retrouver un jour la tête au fond d'une bassine à frire pleine d'huile bouillante. Parce que c'est un sadique votre assassin. Le commissaire leva le doigt: - Je l'ai dit le premier jour. Mais Gilda ne l'écoutait pas: - Quand je pense à ce qu'il a fait à Zita, une si belle fille, si gentille. Elle fondit en larmes. Le commissaire se leva, s'approcha d'elle: - Je comprends votre peine. Il allait se risquer à une petite caresse sur les cheveux roux de Gilda, mais elle bondit comme un diable au milieu de la pièce en hurlant: - Je le retrouverai ce salaud, je le découperai en rondelles en commençant par son cul pourri, je lui laisserai la gueule pour qu'il puisse tout bouffer sa bite, ses couilles, ses pieds, ses mains. Vos bonnes paroles, vous pouvez vous les foutre où vous voulez, espèce de chewing-gum. Qu'avez-vous fait depuis huit jours? Rien. Je vais la mener, moi, votre enquête. Vous allez me convoquer pour demain toute la bande de ploucs de la ville. J'entends par là, les deux Podrit, les quatre médecins puisqu'il y en a déjà un de moins, les deux dentistes, le notaire et les trois directeurs de banque, parce qu'il ne faut pas exclure totalement l'idée du fou qui fait péter les P.T.T., et ces couillons-là pourraient avoir intérêt à ça. Elle baissa la voix: - A cause de l'écureuil. - L'écureuil? - Là où il y a l'écureuil la banque fait tintin, vous saisissez? - Heu... non, dit le commissaire, la poste ce n'est pas la.... - C'est la même chose, coupa Gilda, ne soyez pas précis seulement pour me contredire. - Pourquoi ne penses-tu qu'aux notables, demanda Pépa, c'est peut-être le cantonnier qui a fait le coup, enfin les coups. - Non, c'est quelqu'un qui a du pognon. Zita n'aurait pas ouvert sa porte à un fauché, et elle a ouvert sa porte à son assassin, la malheureuse. Il n'y a pas eu d'effraction. Une lueur lubrique s'alluma dans le regard d'un jumeau: - Ah! Parce que votre sœur... avec des sous on pouvait... - Fumier! hurla Gilda. Elle bondit sur le fautif, le griffa au visage, puis se retourna rouge de rage vers le commissaire: - C'est fini de se branler mollement sur les dossiers. Demain, je serai ici à huit heures. Je veux voir défiler tous les gus que je vous ai nommés. Elle empoigna le bras de sa sœur: - Viens Pépa. Elles sortirent en claquant si violemment la porte que la photo du président de la république, accrochée au mur, tomba par terre. Le cadre et sa vitre explosèrent, libérant ainsi quelques images de belles personnes toute nues, que les jumeaux avaient subrepticement camouflées derrière le chef de l'état. Le pauvre homme gisait maintenant à terre sous la vitre brisée, au milieu des petites polissonnes roses, le regard pudiquement fixe malgré sa réputation de coureur émérite. - Quelle femme! dit le commissaire admiratif. Le commissaire fut tout de même surpris en découvrant, le lendemain matin, Gilda dans son fauteuil et Pépa derrière la machine à écrire des jumeaux. - Mais... enfin... que faites-vous là? Où sont mes collaborateurs? Gilda fit un geste évasif: - Je ne sais pas, je leur ai conseillé d'aller faire un peu de vélo, mais ils n'ont pas eu l'air d'accord, ils sont partis par là. Elle montra la porte, et éclata de rire, un rire strident comme une sirène. Contrairement à son habitude, le commissaire réagit avec une belle énergie. Il hurla, tapa des pieds, menaça et exigea le retour immédiat de ses jumeaux. Les gardiens, qui sirotaient paisiblement leur café dans la pièce voisine, furent alertés par le tintamarre. Ils parurent sur le pas de la porte, l'air ahuri. - Jetez-moi ces deux femmes à la rue, ordonna le commissaire. - Allons, allons, dit Gilda soudain conciliante, on va vous la rendre votre paire d'andouilles. Le commissaire était hors de lui: - Je vais vous faire boucler pour injure à... à... Il n'acheva pas, Gilda l'avait coincé entre les rayons de ses yeux verts et pervers, il était paralysé. Elle susurra: - Que vous êtes beau et séduisant, commissaire, lorsque vous vous mettez en colère. Et elle humecta doucement ses lèvres d'une petite langue rose et pointue. Les gardiens commençaient à rigoler. - Sortez tous! hurla le commissaire en recouvrant difficilement ses esprits. Gilda lui rendit son fauteuil et alla s'asseoir près de Pépa: - Reprenez votre place, je ne dirai plus rien, j'écouterai les dépositions en silence, promis. - C'est impossible, je ne peux pas interroger des suspects devant des personnes étrangères au service. - Nous sommes vos nouvelles secrétaires, voilà tout. Le commissaire se prit la tête à deux mains: - Vous ne comprenez pas que je suis assez emmerdé comme ça? Cette hécatombe n'est pas passée inaperçue, on en parle en haut lieu. Vous n'avez pas remarqué tous ces types qui fouinent dans toute la ville avec un regard sournois, on en trouve derrière toutes les serrures, sur les toits des maisons, avec le cul sortant d'une cheminée, et jusque dans les toilettes publiques, eh bien! Ce sont des journalistes. Il en vient de partout, même de Paris. Mes supérieurs s'inquiètent, me traitent d'incapable. On parle de m'envoyer un commissaire divisionnaire, des inspecteurs de la P.J. je vais finir par me faire virer. - Justement, nous sommes là pour vous aider. Rappelez vos jumeaux. Pépa se glissera sous leur table et moi sous votre bureau. Nous assisterons à vos interrogatoires sans être vues et nous pourrons ainsi vous guider dans vos recherches. Dix oreilles valent mieux que six. Côme Podrit, convoqué pour 9 heures, arriva à 10 heures en même temps que le docteur Aièche, ni l'un ni l'autre ne voulait attendre. Ils se congratulaient, se tapaient sur l'épaule, mais restaient tous les deux dans le bureau du commissaire. - Vous avez dit 10 heures, il est 10 heures, disait Aièche. - La chaleur précoce a perturbé mon neveu, il a déjà mis tous nos réveils à l'heure d'été. Il est pressé de voir arriver les estivantes. Pour moi, il est 9 heures, affirmait Côme Podrit. - Ils n'ont qu'à raconter leurs salades ensemble, souffla Gilda. Aièche dressa l'oreille: - Que dites-vous? - Je dis, bafouilla le commissaire, je dis que... que vous n'avez qu'à déposer ensemble. - Parfait, je n'ai rien à cacher, dirent en choeur Aièche et Podrit. - Alors, messieurs, pouvez-vous me donner votre emploi du temps exact depuis le 5? - Je n'ai pas quitté ma galerie, dit Côme Podrit. - J'ai vaqué de malades en moribonds, dit Aièche. - Avez-vous des témoins? - Toute la ville, dit Côme, ils sont tous venus à un moment ou à un autre flâner devant ma galerie, et j'étais toujours là, sauf la nuit, évidemment, je dormais. - C'est vague. Et vous docteur, pouvez-vous me donner les noms des malades que vous avez visités? - Non, secret professionnel. Le commissaire haussa les épaules et demanda d'une voix blasée: - Monsieur Podrit, connaissiez-vous mademoiselle Zita Desjardin? - Absolument pas. - Et vous, docteur? - Evidemment, je la soignais, je lui donnais surtout des calmants, c'était une nymphomane. Le bureau du commissaire fut pris de tremblements. La table des jumeaux se mit à tressauter. - Qu'est-ce? demanda le docteur. Une voix grave, une voix d'outre tombe s'éleva: - Et le secret professionnel? Salaud! Le docteur devint blafard: - Que dites-vous? Qui parle? Le commissaire désigna les jumeaux assis sagement derrière leur grande table: - C'est eux, l'un des deux est ventriloque, mais on n'a jamais su lequel; il se livre souvent à quelques facéties de ce genre. N'y faites pas attention. - C'est très désagréable, dit Aièche, moi je ne parlais que pour rendre service à la justice. Cette mademoiselle Desjardin, qui avait une si bonne réputation, ne rêvait que de s'envoyer en l'air, avec n'importe qui et n'importe quoi. Elle se bourrait de tranquillisants et faisait des kilomètres à vélo pour tenter d'oublier son obsession. - Bon, bon, dit précipitamment le commissaire, passons au facteur, le connaissiez-vous? - Naturellement, dit le docteur avec suffisance, je soigne les trois quarts de la ville. - Alors? - Rien, il était bête comme un cochon, c'est tout. - Monsieur Podrit? - Il m'apportait mon courrier comme à tout le monde, mais je n'ai jamais eu la moindre conversation avec lui. - Vos relations avec madame Terval? - Aucune, dit Côme Podrit. - Aucune, dit le docteur Aièche d'un ton sec, cette idiote se faisait soigner par le docteur Feble. La voilà bien avancée maintenant, ajouta-t-il avec un affreux ricanement, ils sont claqués tous les deux. Le docteur précisa encore que le receveur était homosexuel. Il lança cette information en louchant avec ostentation sur Côme Podrit. Il apprit également au commissaire que le télégraphiste était atteint d'un tremblement nerveux qui lui faisait balancer la moitié des télégrammes dans le ruisseau. Certains en ressortaient tellement poisseux qu'il préférait les faire disparaître, ce qui avait provoqué pas mal de mécontentement. Puis, il signa sa déposition et s'en alla. Côme Podrit allait le suivre, mais le commissaire le retint: - Monsieur Podrit, si nous parlions un peu d'Ignace Fermant, lui vous le connaissiez bien. - Ah Ignace! s'écria Podrit, c'était mon meilleur ami, un peintre de talent, un homme de valeur. - Quand l'avez-vous vu pour la dernière fois? - Il est passé à la galerie 48 heures avant son vernissage. - Vous semblait-il nerveux? - Nerveux Ignace? Mais pourquoi aurait-il été nerveux? C'était son cinquième vernissage dans ma galerie, il avait l'habitude, il savait qu'il ne vendrait rien, mais ça lui était égal. Il venait d'être contacté par une galerie de Paris, mais il avait refusé d'exposer dans la capitale. Ignace n'aimait que le calme, peindre, vendre une toile par-ci par-là, c'est tout. - Vous ne voyez pas qui aurait eu intérêt à le supprimer? - Non, il n'avait pas d'ennemi. - Une femme jalouse? Côme hésita un instant: - Il venait de rompre avec Caroline Lambert, mais vraiment je ne peux pas imaginer ce petit bout de femme en train de ligoter un grand gaillard comme Ignace. - Je vous remercie, monsieur Podrit. Je vous rappelle que votre neveu est convoqué à 17 heures, j'aimerais qu'il vienne à l'heure d'hiver. - J'y veillerai, répondit Côme Podrit. Dès qu'il fut sorti, Gilda s'extirpa de sa cachette. - Je suis moulue. - Vous êtes surtout insupportable. Si vous ne pouvez pas vous contrôler, je serai obligé de vous mettre à la porte. - Je ne peux tout de même pas laisser insulter ma pauvre et défunte sœur sans réagir. Pépa! Viens ici. La tête de Pépa, tout ébouriffée, parut entre les jumeaux. Ils avaient le visage en feu et souriaient béatement en remontant la fermeture éclair de leur braguette. - Pépa, tu ne t'amuses pas avec ces freluquets? Pépa s'indigna: - Oh Gilda! Comment peux-tu penser à ça? - Pépa, cesse tes enfantillages. Je te demande de répondre franchement. Notre sœur Zita était-elle une nymphomane? - Oh non! Elle était comme toi, comme moi, comme tout le monde. - Vous entendez? dit Gilda, cet Aièche n'est qu'un calomniateur. Nous devons le punir, il veut voir une vraie nymphomane? Eh bien, nous nous occuperons de lui, pas vrai Pépa? Et jusqu'à ce qu'il en crève. Le gardien qui était en faction devant la porte du bureau passa la tête: - 22 voilà le notaire. Le notaire fit sa déposition sur un rythme saccadé, sans cesser d'ingurgiter des cachous. Il s'en emplissait la bouche à chaque minute en secouant entre ses lèvres une petite boîte ronde et rouge d'un mouvement presque convulsif. Le notaire déclara qu'il ne connaissait pas personnellement les victimes. Son emploi du temps était sans faille, dix personnes pouvaient confirmer ses dires. Il quitta le commissariat en clamant qu'il trouvait odieux d'avoir été convoqué comme un malfaiteur et qu'il s'en plaindrait à qui de droit. C'était aussi l'avis des deux médecins qui lui succédèrent dans le bureau du commissaire. Ils protestèrent violemment contre cette inquisition et proférèrent des menaces à peine voilées à l'encontre du commissaire anéanti dans son fauteuil par tant d'incompréhension. A 14 heures, un gardien apporta quelques sandwiches et deux litres de vin rouge. Gilda s'empara d'une bouteille et la vida par petites goulées en confiant le fond de sa pensée: - Je crois que nous pouvons éliminer de notre liste de suspects le notaire et les deux médecins, le Podrit aussi. Par contre, Aièche en sait trop pour être complètement innocent. Ce n'est pas normal que ce gars-là ait une anecdote à raconter sur chaque victime. Il noircit avec complaisance la mémoire des victimes, ce ne peut être que pour donner des circonstances atténuantes à l'assassin. Vous entendez, commissaire? Non, le commissaire ne l'entendait pas, il était écoeuré, il se sentait abandonné, seul. Ses chers jumeaux jouaient à touche pipi comme des gamins de trois ans avec Pépa qui gloussait sans discontinuer, et il avait peur de cette infernale créature rousse qui lui tirait les poils des jambes au moment le plus inopportun. Elle ne l'aidait pas mais l'enfonçait un peu plus encore dans le bourbier. De lui-même, il n'aurait jamais oser déranger des personnes honorables pour leur demander, par des moyens détournés, s'ils avaient assassiné six pauvres êtres inoffensifs en une semaine. Il prévoyait les conséquences néfastes que cette initiative aurait sur sa carrière. Il attendait avec épouvante la suite de cette abominable journée, et il souhaitait confusément que l'assassin choisisse Gilda comme prochaine victime. A 15 heures, le troisième médecin entra, le sourcil courroucé. Il se refusa à toute déclaration, si le commissaire avait quelque chose à lui reprocher, il n'avait qu'à formuler ses accusations clairement. Le commissaire bredouilla lamentablement. Le médecin prit ses onomatopées pour des excuses et se retira dignement. Furieuse, Gilda semonça vertement le commissaire. Elle émit, sans délicatesse, quelques doutes sur sa virilité, le traita de gros ver blanc rampant et visqueux, et termina en lui rappelant que le prochain "client" étant Constant Podrit, il avait intérêt à montrer plus d'autorité, s'il ne voulait pas qu'elle sorte de sa cachette pour faire un carnage. Tout en parlant, elle manipulait avec ostentation une grosse aiguille à repriser. Constant Podrit et le commissaire Mac-Loche se retrouvèrent aussi affolés l'un que l'autre dans un face-à-face étonnant: - Vous prétendez ne pas connaître Zita Desjardin, et pourtant deux témoins vous ont vu sortir de chez elle le matin du crime. - Elles se sont trompées, enfin, je me suis trompé, vous vous êtes trompé. - Nous nous sommes trompés. Bon... Aie!... Expliquez-vous plus clairement. - Tout le monde se trompe sur mon compte, chuchota Constant. - Comment ça? demanda le commissaire sur le même ton. - Je ne suis pas celui que l'on croit. - Ah bon? Bien, bien. Constant sourit, Mac-Loche était beaucoup plus humain et compréhensif qu'il ne l'aurait cru. Mais soudain le commissaire fut pris de spasmes, il sautait frénétiquement sur son fauteuil en roulant des yeux effrayants et en hurlant: - Une seconde, espèce de sauvage! Attendez une seconde! - Mais j'attends, j'attends, dit Constant abasourdi. - Vous...vous...vous prétendez ne pas connaître Zita Desjardin et pourtant deux témoins vous ont vu sortir de chez elle le matin du crime. - Elles se sont trompées, je me suis trompé... commença Constant. Un cri du commissaire l'interrompit: - Cette fois ça suffit! Le commissaire se leva, jeta quelques coups de pieds rageurs sous son bureau et alla s'asseoir à l'autre bout de la pièce, dans un coin, sur une pile de dossiers. Il marmonnait: - J'en ai assez de cette femelle, je vais la faire coffrer, une vraie hystérique... Constant Podrit posa son regard interrogateur sur les jumeaux. Leur chef était-il fou? Les jumeaux, la prunelle vide, mâchouillaient en cadence leur chewing-gum sans paraître le moins du monde surpris, ils semblaient même calmes, détendus et heureux. Alors, Constant sentit une affreuse angoisse l'envahir. C'était donc vrai tout ce que l'on racontait, les policiers n'étaient que des demeurés qui n'écoutaient même pas les dépositions et qui arrêtaient le premier suspect sans l'ombre d'une preuve, juste pour avoir un coupable. - Je n'ai tué personne, je n'ai tué personne répétait-il en pleurnichant, convaincu que de toute façon il finirait au bagne. - Vous signez votre déposition et vous sortez, dit le commissaire. Là, les jumeaux s'étonnèrent: - Monsieur le commissaire, elle n'a que trois lignes, sa déposition, il a seulement conjugué le verbe se tromper. - M'en fous. - Ah bon! - Au suivant. Le suivant était un dentiste, Vincent Queixal. Il entra en se dandinant, un sourire aux lèvres, la main tendue vers le bureau derrière lequel il n'y avait personne. - Vos noms, qualités et votre emploi du temps, heure par heure depuis le 5 de ce mois, dit le commissaire sèchement. Vincent Queixal se retourna et aperçut le commissaire, la mine sévère sur son tas de paperasses. Son sourire devint grimace, mais il se reprit vite et éclata de rire: - Oh le coquin! Qui se cache comme une araignée pour mieux surprendre ses victimes. Alors ,mon petit Patrick, on convoque méchamment son petit camarade d'école? Tu penses que j'ai assassiné 6 personnes parce que, lorsque nous étions à la maternelle, j'enfilais des pailles dans le cul des sauterelles pour qu'elles sautent encore plus haut? - Vos noms, qualités et emploi du temps, répéta plus sèchement encore le commissaire. Le dentiste chassa une mouche imaginaire de son visage efféminé avec un petit geste d'impatience: - Bon! Si tu le prends comme ça. Vincent Queixal, dentiste, le meilleur de la ville, parce que mon pauvre collègue, une catastrophe! Après chacune de ses interventions ses clients filent à l'hôpital. Ils avalent plombages, prothèses, tout, parce que rien ne tient plus d'une heure, ah!ah!ah! - Emploi du temps. - Mais cette question est idiote, comment veux-tu que je me souvienne de tout ce que j'ai fait depuis 10 jours? J'ai une vie trépidante, pleine d'aventures. - Auriez-vous, par hasard, trépidé avec mademoiselle Zita Desjardin? - Mais oui, souvent, entre deux plombages, elle avait des dents très fragiles. Je lui donnais toujours le dernier rendez-vous de la journée, et en avant! Le bureau du commissaire eut quelques soubresauts. Patrick Mac-Loche poussa un soupir de satisfaction. Il se félicitait de sa position retirée, Gilda pouvait s'énerver toute seule dans son abri, ça lui était parfaitement égal, mieux, il en était enchanté, et il insista: - Pourriez-vous développer un peu cet "en avant"? - Patrick! Tu deviens lubrique. - Bon... passons. Quand avez-vous vu pour la dernière fois mademoiselle Desjardin? - La veille de sa mort, elle avait un petit agacement à une quenotte. J'ai calmé tous ses agacements, ah!ah!ah! - A quelle heure l'avez-vous quittée? - A 11 heures du soir. Je voulais la raccompagner, mais elle m'a dit qu'elle était en vélo. - Et vous n'êtes pas allé le lendemain matin vers 11 heures chez elle? Pour vérifier l'état de ses quenottes? - Patrick! Tu me fais beaucoup de peine. Si je voulais te cacher quelque chose, je ne t'aurais pas dit que j'avais vu Zita la veille de sa mort. Personne ne sait qu'elle est venue chez moi, elle n'avait pas rendez-vous, et lorsqu'elle m'a téléphoné, ma secrétaire était déjà partie. Tu vois ma bonne foi? Tiens je vais tout te dire, le receveur aussi était un de mes bons clients. - Tu entretenais le même genre de relations avec le receveur qu'avec mademoiselle Desjardin? ricana le commissaire. - Mais si! Absolument, je ne fais aucune ségrégation moi, je prends ce qui est bon de tous les côtés. - Tu... tu... vous voulez dire que... - Que je suis bisexuel parfaitement, et tu vois, j'avais beaucoup de tendresse pour Gustave. - Et vous l'avez vu quand pour la dernière fois? - Le jour de sa mort. J'étais chez lui, nous faisions une petite dînette. Lorsque je suis parti il faisait couler son bain. Oh! Pauvre Gustave. Le commissaire était atterré: - Et les autres? Madame Terval? Le télégraphiste? Ignace Fermant? - Je ne les connaissais pas intimement, avoua tristement le dentiste. Lorsqu'il fut parti, le commissaire tourna en rond au centre de son bureau en monologuant amèrement: - Tous des pourris! On vit trente ans dans une ville, on croit la connaître, on respecte ses semblables, et un jour, on s'aperçoit qu'on est entouré de débauchés. Il n'y a pas un assassin, toute la ville est coupable à cause de ses moeurs relâchées. Je n'ose plus rien demander à personne de peur d'apprendre que le pharmacien couche avec mon grand-père, et l'avocat à la retraite avec la dernière née du plombier qui fête tout juste ses douze ans. Il stoppa sa ronde infernale devant les jumeaux: - Je me méfie de tout le monde maintenant, même de vous. - Oh chef! protestèrent les jumeaux en se trémoussant sur leur chaise. Pépa était toujours sous la table. Gilda glissa un œil hors de sa cachette: - Si toute la ville est coupable, convoquez toute la ville. - Ça ferait dans les 10.783 personnes, fit remarquer l'un des jumeaux. - Non, 10.777, rectifia l'autre, tu oublies nos six assassinés. Le brigadier fit irruption dans la pièce, le képi de travers. - 10.776, murmurèrent les jumeaux. - Monsieur le commissaire, cria le brigadier, on a assassiné la préposée du guichet 7, mademoiselle Thérèse Golafre. Sa mère, absente depuis ce matin, l'a découverte il n'y a pas dix minutes en rentrant chez elle. Elle est morte monsieur le commissaire. - La mère? - Non, la fille. Elle était attachée à une chaise et toute dégoulinante d'épinards. Le docteur Aièche est sur place. Il pense que la malheureuse a avalé pas loin d'un kilo d'épinards par la trachée. Il ajouta sur un ton de confidence: Le docteur Aièche nous a expliqué comment l'assassin s'y était pris. On met les épinards dans la bouche de sa victime, et clac! Un bon coup sur la glotte. l'auteur? Manon, 19 ans, vient de réussir le concours d'entrée à maisons-alfort, écrit des polars à ses heures perdues... perdues pas pour nous. est-il besoin de préciser qu'il faut respecter son talent et ne reproduire ce qu'elle écrit qu'avec son consentement? g.fenouillard@infonie.fr |