Requiem Postal.. .  .   .
 
-- Requiem postal -- [ 4 ]
l'auteur
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
- Vous
avez appris tout ça en dix minutes? demanda sévèrement le commissaire.
- Oui, monsieur le commissaire.
- Et que faisiez-vous chez mademoiselle Golafre?
- Beuh... je regardais, monsieur le commissaire, comme tous les autres.
- Bien, toute la ville est réunie chez mademoiselle Golafre?
- Mais, monsieur le commissaire, on ne peut pas retenir les gens quand il se passe des choses comme ça. Il y a bien cinquante ans qu'il n'y a pas eu de crime ici. Je crois bien que le dernier c'est le vieux Jérémie qui en a fait les frais. Vous n'étiez même pas né, moi non plus, mais mon père il était copain avec le Jérémie. On n'a jamais su qui c'est qui lui avait tranché la gorge d'une oreille à l'autre au Jérémie. Alors, vous voyez bien, c'est normal que les gens ils viennent voir.
- Eh bien moi je n'y vais pas, voilà tout. J'attends le commissaire divisionnaire, les inspecteurs, et tous ceux qui voudront s'enliser dans ce merdier, moi je ne bouge plus. Etranglez-vous, égorgez-vous, je m'en fous.
 
Gilda posa sa longue main aux ongles pointus sur le bras du commissaire:
 
- Il faut y aller, Patrick.
- Non, je n'irai pas.
- Vous devez y aller, cet assassin en fait trop, on ne zigouille pas une personne tous les deux jours sans commettre d'erreur, il va finir par signer ses crimes. Vous devez être là, le guetter, ne rien négliger.
- Ils auront déjà tout saccagé, gémit le commissaire, tout déplacé, tout tripoté avec leurs doigts poisseux, on relèvera des empreintes digitales de tous les côtés. Ils fouinent tous, ils espèrent découvrir des petits secrets bien salaces, ils espèrent rentrer dans le cul des autres pour alimenter leurs conversations. En plus, ils veulent me rendre fou, ça les excite. Eh bien ils ne m'auront plus, je ne quitterai plus mon bureau.
- Commissaire, je vous en prie, je veux savoir qui a étranglé ma sœur, Patrick, mon petit Patrick.
 
Le commissaire sembla hésiter, puis:
 
- Non, c'est impossible, j'ai encore deux convocations. Vous avez voulu que j'interroge les notables, c'est de votre faute. J'attends maintenant le deuxième dentiste, et le premier des directeurs de banque, monsieur Pierre Galtère.
- Vous vous racontez n'importe quoi là, vous savez très bien que vous êtes obligé d'y aller, vos suspects reviendront demain, à moins que vous ne les rencontriez chez mademoiselle Golafre. Je vous accompagne chez cette malheureuse bouffeuse d'épinards. Tu viens Pépa?
 
Mais Pépa dormait sous la table, la tête bien calée entre les roubignoles des jumeaux, elle ne répondit pas.
 
- Nous y allons tous, cria Gilda.
- Ah bon? dit un des jumeaux subitement intéressé.
- Oui, réveillez ma sœur, et en route.
- Je ne veux pas y aller, je n'irai pas, répétait faiblement le commissaire.
- Patrick!
- Patron!
- Bon... d'accord mais que ce soit la dernière fois.
 
 
 
Les curieux s'écrasaient autour de la maison de Thérèse Golafre.
 
En apercevant le commissaire, les gardiens essayèrent de lui frayer un passage:
 
- Poussez-vous, laissez passer le commissaire, soyez raisonnables, vous l'avez tous vue maintenant.
 
Mais personne ne s'écartait d'un centimètre.
 
Gilda et Pépa foncèrent têtes baissées, poings levés. Des protestations s'élevèrent de tous côtés, mais le commissaire et les jumeaux atteignirent la maison du crime.
 
- C'est effrayant, dit le commissaire, non seulement ils ne se lassent pas de ces meurtres à répétition, mais ils s'y intéressent de plus en plus. Il n'y avait pas autant de monde pour mademoiselle Desjardin, ni même pour le malheureux télégraphiste qui a pourtant eu une mort peu banale.
- Oui, mais celle-là est à poil, glapit une voix derrière lui.
- A poil? Le brigadier ne m'a pas parlé de ce détail.
 
Ils entrèrent dans la cuisine, Gilda distribua quelques coups de pieds, et ils purent approcher de la chaise sur laquelle était ligotée la victime entièrement nue, le visage barbouillé d'une purée verte, les yeux révulsés. Le docteur Aièche, assis sur la table face à la victime, la contemplait d'un air réjoui.
 
- Alors docteur? Vos premières conclusions? demanda Mac-Loche.
- Superbe fille!
- Docteur, je ne vous demande pas ça.
- Ah oui, eh bien, viol suivi d'un assassinat assez cocasse.
 
Gilda poussa un hurlement:
 
- Cocasse, espèce de porc! Ou de jaloux? Parce qu'avec la trombine que vous avez personne ne vous violera jamais ni ne vous fera bouffer quoi que ce soit à la petite cuillère.
- Mademoiselle Desjardin, veuillez vous contrôler un peu.
- Ah! dit Aièche en regardant attentivement Gilda, c'est la sœur de Zita, j'en ai beaucoup entendu parler, même tempérament de feu que sa sœur? Très intéressant. Et que fait cette jeune personne sur vos talons, commissaire?
- Beu... c'est-à-dire... ça ne vous regarde pas. Occupons-nous seulement de cette malheureuse victime. C'est moi qui pose les questions. C'est moi qui donne les ordres. Où est la mère de la victime?
- Au premier étage. Je lui ai déjà fait deux piqûres calmantes. Je ne vous conseille pas de la déranger maintenant, dit Aièche sans quitter Gilda des yeux.
 
Le commissaire s'adressa aux jumeaux qui semblaient hypnotisés par les rondeurs de la victime.
 
- Vous me passez toute la maison au peigne fin. Je veux savoir où a été violentée cette pauvre femme.
- Ne vous donnez pas tant de peine, dit Aièche d'un ton moqueur, j'ai déjà tout visité, rien n'a été touché. La mère de Thérèse Golafre me l'a confirmé, tout s'est passé dans cette cuisine.
- Mais, mais je ne vois aucune trace de lutte dans cette cuisine.
- Aucune effectivement. La victime était sans doute attablée devant son plat d'épinards et elle n'a pas bronché lorsque son assassin l'a effeuillée comme une marguerite, se l'ait envoyée à la hussarde et l'a emboquée, le tout avec bien peu de tact.
- Vous n'avez relevé aucune trace de coup sur son corps?
- Absolument aucune visible, sauf celles laissées par les liens, elle est ficelée comme un saucisson, il faudrait la déballer pour que je l'examine complètement.
- Comment pouvez vous être certain qu'elle a été violée?
- Il y a du foutre partout commissaire, dit Aièche, regardez vous-même, sur la table, sur la chaise, le long des jambes de la victime. Alors, à moins que l'assassin se soit fait une petite branlette pour se donner du courage...
- Bon, faites évacuer la pièce, le couloir, la maison, hurla le commissaire.
- Mais ce n'est pas possible, dit le brigadier, les gens veulent entendre ce que vous allez dire.
- J'ai dit: faites évacuer.
- Oui, monsieur le commissaire, tout de suite. Mesdemoiselles Desjardin, veuillez sortir s'il vous plaît.
- Ca va pas non? demanda Gilda menaçante.
- Ordre du commissaire, tout le monde dehors.
- Elles, elles peuvent rester, balbutia le commissaire, mais fermez la porte de cette cuisine, que les autres ne nous voient pas.
- A vos ordres, monsieur le commissaire, dit le brigadier d'une voix très légèrement moqueuse.
 
Les jumeaux, à quatre pattes, ramassaient la lingerie de Thérèse Golafre éparpillée sur le sol.
 
- Que faites-vous par terre? tonna le Commissaire.
- Les indices , chef, nous cherchons les indices.
- Ah bon! C'est bien.
 
Le commissaire s'assit sur la table, près du docteur Aièche, il ne savait que faire. Il avait passé beaucoup de concours, suivi de nombreux stages, mais n'avait jamais été confronté à de telles circonstances. Ah! S'il avait eu à résoudre un beau petit problème, deux balles dans la peau, un bon coup de couteau, il s'en serait sorti brillamment, mais que faire devant sept victimes qui ne s'étaient même pas défendues? Qui étaient mortes de façon aussi imprévue et saugrenue? Et comment appliquer toutes les belles théories qu'il avait ânonnées pendant des années au milieu de cette populace, avide de sensations, qui brouillait toutes les pistes? Les pistes? Quelles pistes, il n'y avait aucune piste. L'assassin était un maniaque de l'ordre qui faisait toujours un ménage soigné après chacun de ses forfaits.
 
Le commissaire sauta de la table:
 
- Je veux demain dans mon bureau le propriétaire du pressing, le cantonnier et aussi la bonne femme qui tient la laverie automatique.
- Vous avez une idée? s'enquit Gilda.
- Je ne dirai rien pour le moment, dit le commissaire avec une fierté non dissimulée.
 
Aièche ne dissimulait pas lui non plus son sourire ironique:
 
- Si vous avez terminé, monsieur le commissaire, l'ambulance pourrait embarquer la victime.
- Oui, oui, et n'oubliez pas que je veux le rapport d'autopsie au plus vite.
- Je ferai comme d'habitude, soyez sans crainte, ricana Aièche.
 
Gilda jouait distraitement avec une petite boite rouge et ronde qu'elle avait trouvée sous la chaise de la victime. Quelques petits cachous noirs roulèrent sur le sol.
 
- Vous m'en donnez un? dit l'un des jumeaux.
 
Gilda lui tendit la boîte. Il la secoua goulûment dans sa bouche.
 
- Le notaire! hurla le commissaire.
- Où? Où? cria à son tour Gilda en regardant de tous les côtés.
- Là, là, la boîte de cachous.
- Il faut vous reposer, commissaire, on s'en va, venez avec nous boire un petit pastis, dit Gilda gentiment.
- Une piste, j'ai une piste, clamait le commissaire.
- Il n'est vraiment pas bien, dit Pépa.
- Il flanche, ce n'est qu'une fillette.
- Oh Gilda! Tu es dure, il a bien travaillé aujourd'hui.
 
Gilda ricana:
 
- Pour le récompenser nous lui offrirons une grande grenadine avec une paille, et nous nous taperons des pastis à sa santé. Allez! Tous au bistrot.
- Le notaire, le notaire, répétait le commissaire.
- Le notaire, le notaire, répétaient les jumeaux qui avaient fini par comprendre.
- Brigadier, allez me chercher le notaire immédiatement.
 
Le brigadier ne bougea pas, il fixait le commissaire de ses gros yeux ronds et vides. Sa bouche était grande ouverte, mais aucun tressaillement n'animait son visage.
 
- Allez chercher le notaire, dit encore une fois le commissaire.
- Ecoutez, mon petit commissaire, commença Gilda.
- Oh la ferme! cria le commissaire, vous étiez planquée sous le bureau, alors vous ne savez rien, mais moi, je peux vous affirmer que le notaire se gave de ces saletés de cachous, les mêmes, qui sortent de la même boîte. Alors?
- Brigadier, n'allez surtout pas chercher le notaire, mais sortez dans le couloir, j'ai à parler au commissaire, dit Gilda d'un ton autoritaire.
 
Le brigadier sursauta:
 
- Bon alors qu'est-ce que je fais, moi, monsieur le commissaire, j'y vais ou j'y vais pas?
- Vous y allez , vous y courez.
- Non, dit Gilda, vous vous plantez dans le couloir et vous attendez. Il faut ruser avec un assassin comme le nôtre.
- Ah oui! Elle a raison, il faut ruser, dirent les jumeaux.
- Vous permettez? C'est moi le commissaire et je connais quand même mon métier.
- Si vous lui sautez dessus tout de suite, il se doutera de quelque chose, il préparera sa défense, il inventera n'importe quoi. Il dira qu'il a lancé sa boîte par la fenêtre dans un moment de colère et que n'importe qui a pu la ramasser. Il dira qu'il y a cinq mille personnes dans la ville qui bouffent ces cachous. Il dira que Thérèse Golafre avait l'habitude d'en acheter à son chat pour le faire jouer. Vous comprenez commissaire? Il faut le coincer tout en finesse, sans en avoir l'air.
- Je ne sais pas si vous saisissez la gravité de la situation, cet individu est très dangereux. Je ne peux pas laisser en liberté un homme qui a trucidé avec désinvolture sept de mes congénères et qui s'apprête peut-être à cet instant même à en étriper encore une demi-douzaine.
- Faites-le surveiller discrètement, et reconvoquez le pour demain matin.
- Et vous croyez qu'il ne s'étonnera pas d'être convoqué tous les matins?
- Il croira que vous êtes un maniaque de la convocation, ou que vous êtes idiot et que vous n'avez pas écouté ce qu'il a dit ce matin.
- Merci, merci beaucoup! Je vous ferai seulement remarquer que sa déposition a été tapée à la machine en plusieurs exemplaires, signée et rangée dans le dossier.
- Eh bien! vous n'avez qu'à lui dire que vous avez tout perdu, là! Qu'il y a eu un coup de vent et plouf par la fenêtre, dans le ruisseau qui a tout emporté directement dans la bouche d'égout. C'est pourtant simple...
- La fenêtre du bureau est toujours fermée, fit remarquer l'un des jumeaux, monsieur le commissaire a horreur des courants d'air.
- C'est vrai qu'il semble fragile ce commissaire, murmura Pépa.
 
Le commissaire était au bord de la crise de nerfs, il se retourna furieux vers les jumeaux:
 
- Cessez de dire des âneries et rendez-vous utiles. Pour commencer, vous vous postez devant l'étude du notaire, et vous attendez qu'il en sorte. Dès qu'il sort, vous le suivez discrètement, surtout qu'il ne s'aperçoive de rien. Je retourne au commissariat, vous me téléphonerez d'heure en heure pour me dire tous les faits et gestes du notaire. Filez!
- Bien, monsieur le commissaire.
- Je peux aller avec eux? demanda Pépa.
- Non, dit Gilda.
 
Puis, elle se ravisa:
 
- Au fond, ce n'est pas une mauvaise idée, le notaire ne l'a jamais vue. Va ma mignonne, tu peux même aguicher notre meurtrier si tu veux, et si tu crois pouvoir le faire parler avec quelques cajoleries choisies. Moi, je rentre au commissariat avec mon petit commissaire, pour mettre sur pied notre plan de bataille.
- C'est absolument hors de question, dit le commissaire.
 
Gilda le foudroya du regard:
 
- Je ne vous lâcherai pas d'une semelle.
- Sous quel prétexte avez-vous décidé de m'empoisonner la vie?
- Enquête personnelle, je cherche l'assassin de ma sœur, et la couleur de nos cheveux devrait nous rapprocher, je me rapprocherai bien de vous, mon petit commissaire.
- Beu... bo... beu...
 
 
Allongée à plat ventre sur le sol dans le bureau du commissaire, Gilda noircissait fébrilement une grande feuille de papier.
 
- Voilà, j'ai établi la liste des suspects.
 
Le commissaire haussa les épaules:
 
- Vous perdez votre temps, nous savons maintenant que c'est le notaire le coupable.
- Et s'il y avait plusieurs coupables? Espèce de niguedouille!
- Plu... plu... plusieurs coupables?
- Oui, au moins deux, c'est la première fois qu'une victime est violée. Jusqu'à maintenant, l'assassin tuait et c'est tout. Le notaire a sans doute zigouillé Thérèse Golafre, mais je ne suis pas sûre qu'il ait tué les six autres.
 
Le commissaire se gratta la tête, lorgna la croupe rebondie de Gilda. Décidément cette rouquine ne l'aidait pas, elle lui faisait plutôt perdre ses moyens avec ses sous entendus plus ou moins prometteurs et en plus elle remettait tout en question inutilement.
 
- Et qui, selon vous, serait le deuxième assassin, enfin le premier?
- Nous avons le choix entre Constant Podrit, Vincent Queixal, Albert Aièche et les trois directeurs de banque.
- Ces trois là, nous ne les avons même pas entendus.
- Justement, on peut tout espérer.
 
Le téléphone sonna.
 
- Allô...
- Allô, monsieur le commissaire?
- Oui.
- C'est moi, c'est nous, le notaire est sorti de son étude et il est rentré directement chez lui. Que faisons-nous?
- Vous restez devant sa porte, mais cachez-vous. Rappelez-moi dans une heure.
- Bien chef, mais...
- Mais quoi?
- Ben, chef, on a une petite faim.
- Je m'en fous.
 
Clac.
 
- Alors? demanda Gilda.
- L'assassin est chez lui et les jumeaux ont faim.
- C'est une idée, je casserais bien une petite graine, si nous allions au restau?
- Vous n'y pensez pas? Je travaille, moi, mademoiselle Desjardin. Je vais demander à un gardien de nous apporter des sandwiches.
- Ah la la! C'est donc vrai cette manie des sandwiches dans les commissariats, on ne voit que ça dans toutes les séries policières, vous en avez pas marre de vos sandwiches? De votre conformité? Ce n'est pas sain comme bouffe en plus, après on se demande pourquoi les vieux flics ont un cul comme une télé.
- Je vous rappelle que vous n'avez rien à faire ici, vous pouvez vous empiffrer de nourriture saine dans le restaurant de votre choix, comme ça je pourrai réfléchir et travailler en paix.
- Rien, je ne ferai rien tant que l'assassin de ma sœur ne sera pas en taule. Dites au gardien de rapporter deux ou trois litres de rouge.
- Dring! Dring! dit le téléphone.
- Allô?
- Monsieur le commissaire?
- Evidemment.
- Le notaire a quitté son domicile, mais il est parti en voiture, et nous, ben on est à pieds, monsieur le commissaire.
- Alors?
- On l'a perdu.
- Retrouvez le, démerdez-vous, fouillez la ville, elle n'est pas si grande. Vous entendez? Vous le retrouvez tout de suite.
 
Clac.
 
- Le notaire s'est envolé, les jumeaux ne savent pas où il est, Ils n'ont pas de voiture.
- Mais c'est débile! Pourquoi n'ont-ils pas une bagnole de police?
- Avec la sirène en prime, pour la discrétion!
 
Gilda haussa les épaules:
 
- Vous n'avez pas de bagnoles banalisées?
- Non, dans cette ville rien n'est banal, mademoiselle Desjardin.
- Je commence à le croire, commissaire Patrick Mac-Loche. A propos, vous êtes commissaire depuis combien de temps?
- Quelque temps.
- Mais encore?
- Qu'est-ce que ça peut vous faire? Vous voulez vraiment tout savoir? Depuis trois mois, et encore grâce à un accident.
- Ah! J'aime mieux ça. Et que faisiez-vous avant de trouver ce petit job peinard?
- J'étais inspecteur adjoint depuis un mois, et je le serais encore si le commissaire n'avait pas été assommé par une branche d'arbre. C'est l'accident idiot, il avait commencé à scier cette grosse branche, sa femme n'a jamais compris pourquoi il voulait la scier, mais le fait est là. Au bout d'un moment, sans doute, il s'est assis au pied de l'arbre pour se reposer. Il s'est probablement endormi, et crac! La branche lui est tombée sur la tête. Il est mort sur le coup, son poste était libre et n'intéressait absolument personne. Il faut être d'ici pour avoir envie d'y vivre. Cette toute petite ville où il ne se passe jamais rien pour un commissaire ce n'est évidemment pas une promotion, et comme j'étais déjà sur place, comme je suis né ici, enfin, j'ai tout de même eu beaucoup de chance.
 
Gilda était songeuse:
 
- Est-ce vraiment vous qui avez eu de la chance ou l'assassin?
- Je vous en prie! Votre humour ne me fait pas du tout sourire.
- Je ne plaisante pas, Patrick, je trouve seulement curieux qu'il ne se passe rien dans un pays depuis cinquante ans et que, subitement, le commissaire meurt dans des circonstances curieuses, qu'il soit remplacé par le premier crétin venu, venu de tout près donc sa nomination était prévisible, et qu'à partir de ce moment, les gens tombent comme des mouches.
 
Le commissaire joignit les mains dans un geste de désespoir:
 
- Qu'allez-vous encore imaginer? Vous ne pensez pas que nous avons assez de problèmes comme ça? Vous voulez en inventer de nouveaux?
- Non, je cherche juste à comprendre la nature de l'assassin. Jusqu'à aujourd'hui je croyais que c'était un fou, mais ce soir j'envisage une autre possibilité, celle de la préméditation, de la construction solide. Quelle a été la conclusion de l'enquête après la mort du commissaire?
- Quelle enquête? Il n'y a pas eu d'enquête, c'était un accident. On a retrouvé la scie à côté du commissaire. Sa femme l'avait vu se diriger trois heures plus tôt, avec cette scie, vers le fond de son parc. Comme il ne revenait pas, elle est allée voir ce qu'il faisait et il était mort, c'est tout.
- Vous trouvez normal de scier une branche et de s'installer dessous pour piquer un petit roupillon?
- Heu... oui, pourquoi pas?
 
Gilda le regarda avec commisération:
 
- Oui, pourquoi pas, vous le feriez-vous?
- Peut-être, le commissaire était souvent dans la lune, c'était un rêveur.
- Un de plus, décidément on rêve beaucoup dans ce pays mais vos rêves sont des cauchemars.
 
Le commissaire haussa les épaules:
 
- De toute façon, la mort du commissaire est très triste, mais ce n'est pas le moment d'y penser. Ma seule préoccupation présente c'est le notaire. Je voudrais bien savoir où il est.
- Ne vous inquiétez pas, il rêve probablement, ricana Gilda.
 
La porte s'ouvrit lentement, les jumeaux entrèrent en titubant, ils traînaient derrière eux Pépa qui chantait entre deux hoquets:
 
- Au cul! Au cul! Au cul! Au cul la vieille c'est le printemps au cul...
 
Les jumeaux l'accompagnaient en tapant des pieds en cadence.
 
- Que dit-elle? Vous êtes saouls, gronda le commissaire, où est le notaire?
- Nous l'avons localisé, chef, dirent les jumeaux.
 
Ils lâchèrent Pépa qui s'écroula sur le sol en poussant un long rire de chèvre. Gilda s'élança sur sa sœur:
 
- Ils me l'ont droguée, les porcs!
- Ca ne ce passera pas comme ça, cria le commissaire, je vous avais confié une mission, et vous... vous...
- Nous l'avons accomplie, assurèrent les jumeaux, notre état est la conséquence de notre conscience professionnelle, et Pépa est digne d'être policier, ah oui!
- Expliquez-vous, si vous le pouvez.
- Le notaire était dans un café, nous l'y avons retrouvé. Il a bu, nous avons bu. Il a fait tous les cafés de la ville, nous avons fait tous les cafés de la ville. Il est remonté dans sa voiture, nous nous sommes assis sur son capot. Il s'est endormi dans sa voiture, nous avons attendu qu'il ronfle bien, et nous voilà, la tête haute, fiers du devoir accompli, monsieur le commissaire.
- Le notaire est dans sa bagnole? Mais où?
- Devant la porte du commissariat, le dernier bistrot où il est entré est celui d'en face.
- Vous ne pouviez pas le dire plus tôt?
 
Le commissaire se précipita dans la rue.
 
Une voiture, tous feux éteints, s'éloignait doucement. Une main s'agitait, par la vitre baissée de la portière, dans un gracieux geste d'au revoir.
 
 
 
Le commissaire écoutait d'une oreille distraite la déposition de Jonathan Panis, directeur de banque. C'était le troisième directeur de banque qu'il recevait depuis le matin, et il maudissait cette mauvaise idée de Gilda. Il aurait préféré dormir jusqu'à l'arrivée du notaire qui était prévue pour 11 heures. A sa gauche, un grand paravent chinois, que le commissaire avait apporté lui-même de son domicile, dissimulait un petit lit de camp sur lequel Gilda et Pépa ronflaient sans vergogne. A sa droite, l'un des jumeaux dormaient, la tête sur ses bras repliés, l'autre tapait d'un doigt mou la déposition du banquier. Le commissaire étouffa un bâillement.
 
- Vous voyez, disait Jonathan Panis, malgré toute ma bonne volonté, je ne peux vous apporter de lumières sur cette affaire multiple, puisque je ne sais rien, et que je ne connaissais les victimes que de vue, comme tout le monde se connaît ici. Je vous répète, le seul avec qui j'ai échangé quelques mots est le peintre Ignace Fermant. J'ai d'ailleurs tout récemment acquis plusieurs de ses oeuvres, malheureusement, il était déjà décédé.
- C'est bien, dit le commissaire, je vous remercie beaucoup, monsieur Panis. Je vous demande de relire votre déposition et de la signer.
 
Jonathan Panis sourit aimablement, se leva, et s'approcha de la table des jumeaux, où le membre actif séparait d'une main indolente les pages dactylographiées des feuilles de carbone. En attendant sa déposition, Jonathan Panis, d'un geste machinal, sortit de sa poche une petite boîte rouge et ronde et fit tomber quelques cachous noirs dans la paume de sa main. Pour attirer l'attention des jumeaux, le commissaire simula une violente quinte de toux.
 
Le jumeau endormi releva la tête, sa bouche était ouverte, son regard hébété:
 
- Voilà, vous avez encore pris froid, chef.
 
L'autre jumeau se consacrait tout entier à son délicat travail:
 
- Il ne vaut rien ce carbone, il colle, c'est bien simple on croirait un papier attrape-mouches.
- Je crois que j'ai oublié de vous poser quelques questions, monsieur Panis, dit le commissaire d'une voix perçante.
- Ah! ça alors c'est pas malin, souffla un jumeau.
 
L'autre, encore somnolent, n'avait rien écouté, il tripotait les feuilles de carbone:
 
- Du papier tue-mouches, il a raison.
 
Panis semblait indécis. Le commissaire lui désigna la chaise en face de son bureau:
 
- Voulez-vous reprendre cette place quelques minutes, monsieur Panis.
- Bien sûr, mais je ne vois vraiment pas ce que je pourrais ajouter.
- Je voudrais que vous me répétiez, sans rien omettre, votre emploi du temps exact pour la journée d'hier.
- Je me suis levé à 7 heures, j'ai pris mon petit déjeuner avec ma femme et mes deux filles, je suis entré dans la salle de bain...
- Je me suis mal exprimé, monsieur Panis, en fait je ne m'intéresse qu'à votre emploi du temps de l'après-midi, disons à partir de 15 heures.
- A partir de 15 heures? Mais j'étais à la banque évidemment.
- Et vous en êtes sorti à?
- 19 heures 30.
- Votre succursale ferme ses portes à 16 heures 30, il me semble?
- Oui, et le personnel part à 17 heures 30. Mais j'avais du travail, je suis donc resté dans mon bureau jusqu'à 19 heures 30.
- Vous étiez seul?
- Le gardien était en bas, j'étais seul effectivement dans mon bureau.
- Le gardien vous a vu sortir à 19 heures 30?
- Bien sûr! je l'ai appelé pour qu'il rebranche le dispositif d'alarme derrière moi.
- Vous avez l'habitude de rester souvent dans votre bureau après la fermeture?
- Non, heureusement, sinon je n'aurais plus de vie de famille. Hier soir, je ne suis rentré chez moi qu'à 19 heures 45, mes deux petites filles étaient déjà couchées.
- Connaissiez-vous Thérèse Golafre?
- Vous me l'avez déjà demandé, commissaire, je vous ai répondu non.
- Vous n'êtes jamais allé chez elle?
- Mais pourquoi voulez-vous que j'aille chez une personne que je ne connais pas?
- Oui pourquoi? dirent les jumeaux qui trouvaient leur chef bien tatillon subitement.
- Bon, ce sera tout pour l'instant. Je vous demande, monsieur Panis, de ne pas quitter la ville sans m'en informer.
- Comment?
- Simple formalité, je dis la même chose à tout le monde, ne vous inquiétez surtout pas.
- Alors cette fois, il signe sa déposition pour de bon? demanda un des jumeaux.
- Oui, oui.
 
Et la même scène se reproduisit, pendant que les jumeaux se battaient avec le carbone récalcitrant, Jonathan Panis suça des cachous qu'il sortait d'une petite boîte rouge et ronde. Il paraissait nerveux, sa main trembla un peu lorsqu'il signa sa déposition. Il se retira sans un sourire.
 
Gilda quitta son refuge:
 
- Vous avez été parfait, mon titou, votre petite phrase rassurante à la fin était géniale, ah! Nous avançons.
- Vous trouvez? S'ils se pointent tous avec leur boîte de cachous, on sera bien avancé vraiment, soupira le commissaire.
- Il vaut mieux avoir deux assassins qu'un seul, c'est plus sûr.
- Je ne sais pas pourquoi, mais je parierais pour le notaire, dit le commissaire, il a une tête de satyre.
- Oui, mais le Jonathan Panis a une banque, il a donc un motif pour saper les P.T.T. Le viol n'était peut-être pas prévu, mais il s'est affolé devant cette belle fille, alors tant qu'à faire!
 
Deux coups brefs à la porte.
 
- Le notaire, souffla un des jumeaux.
 
Gilda disparut derrière le paravent, le commissaire prit son air le plus grave, ce qui n'était pas évident avec son nez en trompette.
 
- Bonjour, vos noms, prénoms, qualités, dit-il d'une voix impersonnelle.
- Monsieur le commissaire, avez-vous l'intention de me convoquer tous les matins pour me demander si je m'appelle toujours Onesime Astruc, notaire de son état, et pensez-vous me faire suivre tous les soirs, comme hier, par ces deux fantoches? Parce que je préfère vous dire que si une fois c'est assez amusant, j'avoue même que je me suis beaucoup diverti à trimballer vos deux gardes du corps dans tous les bistrots de la ville, je n'aurai pas de patience la prochaine fois et je n'aurai pas non plus l'extrême bonté de vous ramener vos poivrots au commissariat, sans moi, ils ne l'auraient pas retrouvé. Je porterai plainte contre vous pour abus de pouvoir. De quel droit me faites-vous suivre? J'ai pignon sur rue, je suis d'une famille honorable, et je ne supporterai pas plus longtemps vos procédés.
- Vous ne mangez pas de cachous aujourd'hui, demanda le commissaire d'un ton badin.
 
Un sifflement s'éleva derrière le paravent:
 
- Crème d'andouille! il ne fallait pas lui dire, quel toquard!
- Plaît-il?
- Je vous demande si par hasard, vous n'auriez pas perdu votre boîte de cachous, monsieur Astruc, et si, encore par hasard, ce ne serait pas celle-ci?
 
Le commissaire tendit une petite boîte rouge et ronde au notaire abasourdi.
 
- Que veut dire cette nouvelle stupidité, commissaire?
- Où étiez-vous hier, entre 15 heures et 18 heures trente, monsieur Astruc?
- A l'étude, naturellement, je n'en suis sorti qu'à 20 heures. Vos deux guignols peuvent vous le confirmer, ils jouaient à la marelle devant ma porte, avec une fille qui paraissait tout à fait anodine, mais qui s'est révélée au fil de la soirée: une hystérique.
- Pouvez-vous m'expliquer comment cette boîte est arrivée sous la chaise de mademoiselle Golafre, dit précipitamment le commissaire.
 
Le notaire éclata de rire:
 
- Vous êtes vraiment grotesque, pauvre pièce à conviction en vérité. Je vous signale que ces cachous sont en vente au tabac de la place et que toute la ville peut en acheter. Mademoiselle Golafre ne se nourrissait peut-être pas exclusivement d'épinards. Songez-y, jeune homme, avant de commettre trop de regrettables impertinences. Sur ce bon conseil, je retourne à mon étude, je travaille sérieusement, moi.
 
Sur le pas de la porte, il ajouta d'un ton persifleur:
 
- Bien sûr, je me tiens à la disposition de la justice pour plus amples informations sur ma vie privée, et je ne quitterai pas la ville sans vous en prévenir.
- Vieux con! marmonna le commissaire.
 
Gilda rouge de rage apparut:
 
- Connard! Il ne fallait pas encore lui parler des cachous.
- Nous n'avons pas consigné tout ce qu'il a dit chef, ah non! Pas tout, dirent les jumeaux.
- L'un de vous file immédiatement au bureau de tabac de la place. Je veux savoir qui a acheté ces putains de cachous ces jours derniers. L'autre va flâner dans la ville, chez les commerçants, un peu partout pour écouter les racontars, je veux connaître tous les ragots.
- Nous pourrions aller ensemble au tabac, ensuite...
- Non! J'ai dit séparément.
- Bien chef. Bonjour monsieur le docteur.
 
Le docteur Aièche bouscula les jumeaux et se planta devant le commissaire:
 
- Thérèse Golafre n'a pas été violée. L'assassin n'était qu'un plouc, se branler devant cette superbe créature, c'est un débile.
- Vous êtes certain qu'elle n'a pas été violée?
- Sûr et certain, la malheureuse était pucelle. Quel dommage, si je l'avais su, elle louchait mais elle avait un de ces culs! Encore une qui se faisait soigner par un confrère, tant pis pour elle, elle n'aura jamais connu le septième ciel. Enfin , pour en revenir à notre histoire, elle est morte très peu de temps après le départ de sa mère. Probablement entre 17 heures 30 et 18 heures, par asphyxie, elle avait les poumons pleins d'épinards.
- Pourquoi bouffait-elle des épinards en plein après-midi, dit le commissaire.
- Ca c'est à vous de le découvrir.
- Comment l'assassin a-t-il eu cette idée diabolique?
- Diabolique mais intelligent, si on confond trop l'oesophage avec la trachée c'est bingo à tout coup.
- Vous, vous avez fait des études de médecine, du moins on peut l'imaginer, mais je me demande si quelqu'un de parfaitement ignorant en cette matière aurait eu cette idée, dit le commissaire pensivement.
 
Aièche haussa les épaules sans répondre.
 
- Pourriez-vous me dire ce que vous faisiez hier entre 17 heures et 18 heures? reprit le commissaire.
- Je flânais.
- Dans quel coin?
- Tout près de chez Thérèse Golafre, je respirais l'air frais sur le bord de la rivière. J'avais garé ma voiture à quelques mètres de la maison de la victime. C'est ainsi que j'ai entendu les cris de sa mère, et que j'ai pu être très vite sur les lieux. Vous êtes satisfait? Mais dites-vous bien que moi je me la serais sautée par devant par derrière, sur la chaise et sur la table. Je vous apporterai le rapport d'autopsie complet demain. Au revoir, monsieur le commissaire.
 
Le commissaire en restait bouche bée.
 
- Cette fois ça se complique, avoua Gilda, j'ai presque trop d'assassins possibles. Surtout que maintenant nous savons que Thérèse Golafre n'a pas été violée. L'assassin ne l'a déshabillée que pour nous jeter dans l'erreur.
- Et pour se rincer l'œil et se faire une branlette, ajouta Pépa.
- Tais toi idiote, laisse nous réfléchir.
 
Un jumeau entra tout seul, tout triste:
 
- La gérante du tabac ne vend les cachous en boîtes rouges qu'à trois personnes, les autres préfèrent les boîtes jaunes: le notaire, Jonathan Panis et Caroline Lambert.
- Qui c'est celle-là? demanda Pépa.
- L'ex petite amie du peintre Ignace Fermant, répondit Gilda. Une femme, je n'y avais pas pensé. Elle ne pouvait évidemment pas violer Thérèse Golafre, alors, elle simule un viol pour faire croire que l'assassin est un homme.
- Ho! ho! ho! ricana Pépa, il faut aussi qu'elle se soit pointée avec sa réserve de sperme dans une bouteille, faut chercher le donneur.
 
Le deuxième jumeau entra, tout aussi triste que le premier:
 
- Le notaire et le Jonathan Panis sont des rigolos.
- Explique-toi, dit le commissaire.
- La crémière a vu le notaire hier après-midi à 18 heures, il remontait la grande rue dans sa bagnole rouge. La bouchère, elle, a vu le banquier à 18 heures 15, il rentrait dans sa banque en frôlant les murs.
- Décidément ces deux bonnes femmes voient toujours tout ce qu'elles ne doivent pas voir, dit Pépa.
 
Elle ajouta d'un air attendri en regardant les jumeaux qui se congratulaient:
 
- Sont-y mignons ces deux petits pigeons.
 
Le commissaire s'était empoigné la tête à deux mains:
 
- Ils mentent tous, ils peuvent tous être coupables.
- Oui chef, dit un jumeau, parce que je ne vous ai pas encore tout dit. Ils se sont tous baladés hier après-midi. La crémière et la bouchère n'ont pas vu que le notaire et le banquier.
 
Il sortit une feuille de papier toute froissée de sa poche.
 
- Le docteur Aièche a laissé sa tire pendant près de trois heures à côté de chez Thérèse Golafre.
- Je le sais, dit le commissaire, ensuite?
- Côme Podrit n'était pas dans sa galerie, il avait bouclé la boutique. Le dentiste, Vincent Queixal, s'est plaint à la crémière en achetant son camembert, "vlà trois fois que je me casse le nez sur la porte fermée de cette galerie cet après-midi", qu'il a dit. La crémière sait plus à quelle heure l'arracheur de dents a acheté son calendos pour la bonne raison qu'elle a plus d'heure du tout la pauvre femme. Son petit dernier lui a jeté au fond d'un seau plein d'eau, réveils, horloges, montres, il voulait savoir si tout ce petit bazar était waterproof, il ne l'était pas. N'importe, chef, si vous permettez j'en déduirai que Côme Podrit se promenait hier après-midi, de même que le dentiste et le Constant Podrit, sinon il aurait ouvert le clandé de son tonton. Ah!
- Moi j'en déduis, dit Gilda, que la crémière est une fameuse fouteuse de merde, parce que si elle ne peut pas savoir l'heure exacte pour le dentiste elle peut pas affirmer que le notaire remontait la grande rue à 18 heures. Ah!
- Ah oui! dit Pépa, elle avait déjà accusé ce pauvre Constant qui est innocent d'avoir étranglé Zita à 11 heures et...
 
Gilda la foudroya de son regard vert:
 
- De quoi tu te mêles? Espèce de crevette mal décortiquée, et quelle est cette familiarité, tu dis "Constant" en parlant de ce con de libidineux que tu crois innocent, on ne sait pas pourquoi, il t'a mis la main aux fesses? Dévergondée!. Moi je te dis que ce crétin n'a pas d'alibi. Vingt personnes l'ont vu à la terrasse du grand café à midi le jour de la mort de Zita, mais avant il était où? Chez Zita, la crémière n'a pas l'heure mais la bouchère? Son drôle a aussi mis toute sa quincaillerie qui fait tic tac à la baille?
 
Pépa se rebiffa:
 
- Tu commences à nous pomper l'air, la rouquine, tu te prends pour qui? Tu ne raisonnes pas mieux que le commissaire, moi ou ses amours de jumeaux. Constant, il se tapait des pastis les uns sur les autres, le patron du café l'a confirmé alors lâche lui les baskets.
- Non mais qu'est-ce qui t'arrive Pépa? Tu ne vas pas être amoureuse de ce gringalet rempli de boutons comme un tableau de bord? Tu perds tes bas ou quoi?
- Nous vous laissons régler vos petites affaires en famille et partons déjeuner, dit le commissaire. Il est bientôt 15 heures.
- Je me casse aussi, dit Pépa, ras le cul de moisir ici, je vais me baigner.
- Tu oserais te baigner pendant que Zita réclame vengeance?
- Elle ne réclame plus rien du tout, elle est morte.
 
Pépa sortit en claquant la porte.
 
- Venez déjeuner avec nous, proposa le commissaire à Gilda, après nous irons faire un tour à la galerie.
 
 
 
- Monsieur Podrit, quel hasard! Comme je suis contente de vous rencontrer, dit Gilda en entrant dans la galerie.
- Mademoiselle Desjardin, le seul hasard est que vous soyez dans ma galerie, si on peut appeler cela un hasard.
- Je suis venue hier après-midi, vers 17 heures, et j'ai trouvé porte close.
 
Côme fronça les sourcils:
 
- Vous m'étonnez, ma galerie est ouverte tous les jours de 9 heures de matin à 8 heures du soir sans interruption; mais cela est sans importance, vous êtes venue sans aucun doute pour admirer une fois encore les toiles éblouissantes de notre regretté Ignace Fermant. Je vous laisse regarder tout à loisir.
- Je suis revenue à 18 heures, elle était toujours fermée.
- Comment?
- Votre galerie a été fermée hier tout l'après-midi.
- Mademoiselle Desjardin, je ne vois que trop où vous voulez en venir, mais je préfère l'ignorer. Les horaires de ma galerie ne vous concernent pas, mes faits et gestes non plus.
- Et l'assassinat de ma sœur, ça vous concerne?
- Pas le moins du monde, j'en suis profondément désolé. Ces deuils qui assombrissent notre ville ne laissent personne indifférent, mais cela ne vous donne pas le droit d'enquiquiner les gens.
- Où est votre neveu?
- Ca ne vous regarde pas.
 
Ils étaient dressés l'un devant l'autre comme deux coqs avant la bataille, ce qui contraria beaucoup le commissaire qui arrivait le visage épanoui dans un sourire bonasse.
 
- Mademoiselle Desjardin, quel hasard! s'écria-t-il feignant la surprise.
- Faux cul, siffla Gilda entre ses dents.
- Les hasards se multiplient à un rythme surprenant, dit Côme Podrit.
 
Le commissaire prit un ton enjoué:
 
- Monsieur Podrit, vous me direz que c'est une manie, mais j'aimerais connaître votre emploi du temps d'hier après-midi. Peut-être préférez-vous ne pas répondre devant mademoiselle Desjardin?
- Non, monsieur le commissaire, la présence de mademoiselle Desjardin ne me gêne en aucune façon. Hier, j'ai passé l'après-midi avec Caroline Lambert, un peintre de talent, chez elle.
- Ah! Donc votre galerie était fermée.
 
Côme hésita un instant:
 
- Eh bien, c'est-à-dire, oui elle était fermée.
- Lorsque vous êtes absent, votre neveu n'ouvre pas la galerie?
- Si, si, en principe il s'en occupe presque autant que moi. Je choisis les peintres, ici le choix est assez vite fait, notre ville ne grouille pas d'artistes, et mon neveu m'aide pour tout le reste.
- Et hier pourtant... Que faisait-il hier après-midi?
- Vous le lui demanderez vous-même, dit Côme Podrit.
- Voulez-vous l'appeler?
- Il est sorti.
- Ce n'est pas grave, j'attendrai son retour. Qui avez-vous rencontré hier après-midi chez mademoiselle Lambert?
- Personne.
- Vous en êtes sûr?
- Certain. A moins que vous ne vouliez parler du père de Caroline, qui vit avec sa fille. C'est lui qui m'a ouvert la porte lorsque je suis arrivé au début de l'après-midi, je ne me souviens pas bien de l'heure exacte, disons 15 heures.
- Vous avez quitté mademoiselle Lambert à quel moment?
- Vers 20 heures, non, je me trompe, j'ai dû la laisser plus tôt, puisque j'ai eu le temps d'acheter un petit poulet chez la bouchère de la grande rue, avant la fermeture.
- Tiens, marmonna le commissaire, elle ne nous l'a pas dit cette garce.
- Plaît-il?
- Rien, rien, c'est très bien, monsieur Podrit. Je vais regarder un peu votre accrochage en attendant votre neveu.
 
Côme lança un regard méprisant à Gilda assise sur l'escabeau, l'œil dans le vague, la jupe si retroussée qu'on apercevait un petit triangle rose en haut de ses cuisses minces.
 
- Ah! Au moins vous, commissaire, vous vous intéressez à la peinture, ou du moins, vous avez la politesse de faire semblant.
- J'ai surtout la politesse de faire semblant d'être poli, dit le commissaire, dans cette ville bourgeoise et prétentieuse on ne peut guère faire autrement.
 
Côme n'eut pas le loisir de répondre, car Constant poussa la porte de la galerie. Il était hilare et ruisselant:
 
- J'ai fait une bonne petite trempette dans la rivière et même...
 
Il vit Gilda et le commissaire.
 
- Ah merde!
 
Gilda bondit, le commissaire se retourna brusquement.
 
- Où est Pépa? hurla Gilda. Tu ne crois pas espèce d'affreux jojo que tu vas étrangler mes deux soeurs l'une derrière l'autre.
 
Elle s'agrippait à la chemise mouillée de Constant tout en le bourrant de coups de pieds. Le commissaire la saisit à bras-le-corps, la souleva et la déposa devant la porte:
 
- Je vous demande de sortir, mademoiselle Desjardin.
 
Gilda se colla contre lui en pleurant:
 
- Patrick, mon petit Patrick, il faut retrouver Pépa, elle aussi était à la rivière, il me l'a noyée le salaud.
 
Elle avait noué ses bras autour du cou du commissaire écarlate.
 
- Je ne l'ai même pas vue sa sœur, elle est grande la rivière, d'abord c'est un fleuve, dit Constant en rajustant sa chemise.
- Mademoiselle Desjardin me semble bien émotive, ricana Côme, heureusement cette émotion ne déplaît pas au commissaire, ou serait-il trop poli pour lui dire lâche moi pouffiasse?
 
Le commissaire se dégagea de l'étreinte passionnée de Gilda:
 
- Ne soyez pas inquiète, mademoiselle Desjardin, votre sœur barbote en toute sécurité.
 
Il lui chuchota tendrement à l'oreille:
 
- Calmez-vous, Gilda, j'ai envoyé les jumeaux à la rivière pour veiller sur Pépa.
 
Gilda lui dédia un sourire enchanteur qu'elle transforma aussitôt en horrible grimace à l'adresse de Constant:
 
- Pourquoi il est tout mouillé ce simplet? Il se baigne habillé? Ca c'est un truc de satyre.
- Mais oui, s'étonna Côme, pourquoi es-tu trempé?
 
Côme rougit et balbutia:
 
- J'avais un peu froid.
 
Patrick Mac-Loche prit sa voix de commissaire:
 
- Monsieur Constant Podrit, où étiez-vous hier entre 16 heures et 18 heures?
- Tu étais allé me chercher les cartons d'invitation pour le prochain vernissage, dit Côme précipitamment, je m'en souviens maintenant.
- Monsieur Podrit, je vous serais reconnaissant de ne pas répondre à la place de votre neveu. Je répète ma question, monsieur Constant Podrit, où étiez-vous hier entre 16 heures et 18 heures?
- J'étais allé chercher des cartons d'invitation pour le prochain vernissage.
- Où?
- Chez l'imprimeur. A Nîmes.
- Pourquoi Nîmes? Pourquoi pas à Paris tant que vous y êtes?
- Parce que j'ai eu, il y a longtemps, une galerie de peinture à Nîmes, et j'ai gardé certains fournisseurs dans cette ville, dit Côme.
- Décidément, vous ne laissez pas parler votre neveu, monsieur Podrit. Donc votre imprimeur est à Nîmes, alors dites moi pourquoi les affiches annonçant le vernissage d'Ignace Fermant ont été imprimées à deux pas d'ici? Vous en avez une sur votre porte, je l'ai remarquée en entrant, le nom et l'adresse de l'imprimeur y figurent en toutes lettres.
- Une fantaisie du peintre, je propose mon imprimeur mais je ne l'impose pas.
- Et évidemment ce petit voyage a occupé tout l'après-midi de votre neveu?
- Evidemment.
 
Le commissaire passa son bras autour des épaules de Gilda.
 
- En route cocotte, lui souffla-t-il.
- Bonsoir monsieur le commissaire.
 
Le commissaire haussa les épaules et sortit avec Gilda.
 
- C'est toujours la même chose, dit Gilda au commissaire lorsqu'ils furent dans la rue, le tonton a un alibi et le conconstant, tintin!
- L'ennui, dit le commissaire, est que mon petit copain, le dentiste, que j'ai vu avant de venir à la galerie, a exactement le même alibi que Côme Podrit. Il prétend, lui aussi, avoir passé l'après-midi avec Caroline Lambert.
 
 
 
Nonchalamment posée sur le bureau du commissaire, Gilda recouvrait ses ongles pointus d'une laque verte, puis, elle les saupoudrait de fines paillettes dorées. Les paillettes voltigeaient jusque sur le nez du commissaire, assis dans son fauteuil, qui la contemplait avec ravissement tout en éternuant sans discontinuer. Sommairement vêtue d'un soutien-gorge et d'une petite culotte en dentelle, Pépa faisait un peu de gymnastique devant la fenêtre grande ouverte. Les jumeaux, face à face, s'épilaient la barbe avec une petite pince, tout en louchant par instant sur les fesses de Pépa.
 
Des cris d'enfants montant de la rue, ramenèrent brusquement le commissaire à la réalité:
 
- Mon dieu! Il est presque 10 heures. J'aimerais que vous acheviez rapidement votre toilette et que vous regagniez vos places respectives. Pépa! Mais vous êtes devenue folle? Rhabillez-vous tout de suite.
 
Les jumeaux firent la moue.
 
- Caroline Lambert arrive dans quelques minutes, sa déposition est des plus importantes.
- Avec qui la demoiselle a baisé avant-hier après-midi? Suspens! dit Pépa.
 
Gilda la toisa méchamment:
 
- Toi salope, tu ferais mieux de la boucler, tu devrais mourir de honte, si les jumeaux ne t'avaient pas dérangée hier au bon moment, tu te serais envoyé l'assassin de ta sœur.
- Constant n'a pas étranglé Zita, j'en suis certaine.
- Eh bien! Pour moi il reste le suspect numéro 1. Il ment chaque fois qu'il ouvre la bouche. Hier encore, il nous a affirmé qu'il ne t'avait pas vue pourquoi?
- Parce que tu lui fais peur, espèce de grande bique, avec tes mollets plus gros que tes cuisses. Lorsqu'il a vu les jumeaux qui fonçaient sur nous avec leur discrétion habituelle, il s'est bien douté que c'était toi qui nous envoyais ces sales belettes, il a eu tellement peur qu'il a plongé tout habillé de la passerelle, et il ne sait pas nager, il aurait pu se noyer le pauvre chou.
- Ce n'est pas moi, justement, qui ai eu cette bonne idée, c'est le commissaire.
- Oh celui-là depuis que tu le vampes il est foutu. Et encore, il n'a pas eu droit au coup du lustre, ni à celui de l'orage, mais je vais le mettre au parfum moi, je vais lui dire à quoi ça te sert un lustre...
 
Gilda se rua sur sa sœur. Elles roulèrent par terre en poussant des piaillements aigus.
 
Deux petits coups sourds furent frappés à la porte.
 
- Planquez-vous, ordonna le commissaire, voilà Caroline Lambert.
 
Le brigadier entra, l'air accablé. Il se laissa tomber sur une chaise devant le bureau du commissaire.
 
- Faites excuse, monsieur le commissaire, mais moi je n'en peux plus. Ah non! Tous ces malheurs qui s'abattent sur notre ville, c'est pas croyable, monsieur le commissaire, pas croyable.
- Qu'avez-vous? La pluie devient rare, vos laitues se dessèchent? Racontez-moi vos soucis, mais faites vite, j'attends Caroline Lambert d'une minute à l'autre.
- Oh! Vous avez tout votre temps, monsieur le commissaire, Caroline Lambert ne risque pas de venir.
- Et pourquoi ne viendrait-elle pas d'après vous?
- Parce qu'elle est morte, monsieur le commissaire, comme je vous le dis; et elle ne travaillait même pas aux P.T.T. L'assassin s'attaque aux innocents maintenant.
 
 
 
 
l'auteur? Manon, 19 ans, vient de réussir le concours d'entrée à maisons-alfort, écrit des polars à ses heures perdues... perdues pas pour nous. est-il besoin de préciser qu'il faut respecter son talent et ne reproduire ce qu'elle écrit qu'avec son consentement?
 
g.fenouillard@infonie.fr