| Le commissaire était sans voix. - heu... heu... heu... - Ho! Je suis tout à fait d'accord avec vous, monsieur le commissaire, et vous savez quoi? Il n'a même pas cherché à fignoler cette fois. Il a fait au plus vite, il lui a coupé le quiqui avec un petit morceau de verre bien pointu, enfin c'est pas exactement le quiqui qu'il lui a coupé, c'est autre chose, une artère qui va tout droit au cerveau, il l'a lui a taillée juste derrière l'oreille. Le docteur Aièche nous a bien dit le nom de cette artère, mais je l'ai oublié ma foi. - Ah! Parce que le bon docteur Aièche est déjà près de la victime? - Par chance! Il passait justement devant la porte des Lambert, lorsque le père Lambert est sorti affolé. Il était descendu de sa chambre pour se faire un petit café, et il venait de trouver sa fille dans une mare de sang. Vous vous rendez compte, monsieur le commissaire, avec un petit bout de verre? Oh! Il s'embarrasse pas d'une carabine celui-là, c'est un débrouillard, il fait avec ce qu'il trouve sur place, des épinards, tout lui va bien. - Bon, dit le commissaire, je vais chez Caroline Lambert, j'espère que cette vieille chouette d'Aièche sera toujours en train de patauger dans le sang de la victime et qu'il pourra m'expliquer pourquoi personne ne peut mourir assassiné dans cette ville à moins de trois pas de lui. Il se tourna vers les jumeaux à demi assoupis derrière leurs machines à écrire: - Vous, vous allez me chercher les deux Podrit, et le Queixal, pour commencer. - Et s'ils veulent pas venir chef? C'est pas bien régulier tout ça. - Je vous fais confiance, inventez tout ce que vous voulez, moi je veux ces trois salopards ici dans une heure, foutez le camp, au trot. Puis, il s'adressa au paravent: - Vous, les sauterelles, vous ne bougez pas de votre lit de camp. - Fan de pute! s'écria Gilda, mais il en a le commissaire. Le commissaire Patrick Mac Loche revint dans son bureau trois quart d'heure plus tard, le front soucieux. - Alors? demanda Gilda. - Toujours la même chanson, je suis prévenu le dernier. La victime était dans son atelier, entourée de cent personnes. La mort, provoquée par rupture de la carotide, remonte à plusieurs heures, elle se situe probablement vers le milieu de la nuit. Aièche sortait de chez l'un de ses patients voisin des Lambert. Pour lui, il n'y a rien à redire. Pour Côme Podrit non plus, il est blanchi. - Comment? - Le père Lambert a effectivement ouvert la porte à Côme Podrit vers 15 heures avant-hier. Après, il est parti pêcher. Il n'est rentré chez lui que vers 19 heures. Il n'est pas passé par l'atelier de sa fille pour ne pas la déranger, mais il l'a entendu parler. Il est même certain qu'elle a raccompagné son visiteur à la porte cinq minutes plus tard... De plus, la bouchère m'a confirmé que Côme lui avait acheté un poulet vers 19 heures 15. Tout se tient. Je regrette d'avoir convoqué cet enfoiré, il va encore empêcher son abruti de neveu d'ouvrir la bouche. - Ce n'est pas un abruti, il est innocent, cria Pépa. - Je persiste, dit le commissaire, Constant Podrit n'est pas très éveillé et il n'est pas spécialement innocent. - Mais vous ne comprenez pas que c'est Vincent Queixal qui a raconté des bobards? - Et pour quel motif Vincent Queixal aurait-il assassiné huit personnes? - Neuf, dit Gilda. - Comment? Pourquoi neuf? - Parce que je suis certaine que le commissaire qui vous a précédé ne s'est pas vautré comme un couillon sous une branche à moitié sciée. On la lui a sciée vachement au-dessus du crâne pendant qu'il pionçait, c'est un meurtre. - Là, vous fantasmez complètement , ma pauvre Gilda, peu importe. Et vous Pépa, puisque vous êtes si maligne, expliquez-moi pourquoi et comment le dentiste aurait buté huit ou même neuf personnes? Il a peut-être descendu Caroline Lambert pour qu'elle ne parle pas, qu'elle ne lui démolisse pas son alibi, mais les autres? - On s'en fout du pourquoi et du comment, s'il a besoin d'un alibi il est coupable et basta. On cherchera le vrai mobile après, on le lui demandera même. - Une chose est sûre, dit le commissaire, il n'y a bien qu'un seul assassin. Il procède toujours de la même façon. Il tue ses victimes où elles sont, avec les moyens du bord, il n'a jamais forcé une porte, il entre simplement, donc il connaissait bien toutes les victimes avant de les flinguer. - Pourquoi il irait zigouiller des inconnus, on n'a encore jamais prouvé qu'il était fou ce gars, ou cette garce, dit Pépa. - C'est vrai qu'ici personne ne ferme sa porte, il n'y a pas de voleur, dit pensivement le commissaire. - Juste un assassin qui bricole, pourquoi fermer sa lourde, ricana Pépa. - Pourquoi Caroline Lambert était dans son atelier au beau milieu de la nuit plutôt que dans son plumard? dit Gilda. - Elle avait l'habitude de peindre la nuit. Hier soir, elle a dîné avec son père et lui a dit qu'elle avait l'intention de terminer une toile pour sa prochaine exposition. En tout cas elle, elle a ouvert la porte à son assassin, son père est sûr d'avoir tiré les deux verrous avant de monter se coucher au premier étage. Les jumeaux entrèrent, tout gonflés d'orgueil. Ils amenaient Côme et Constant Podrit. Les sœurs Desjardin eurent tout juste le temps de se faufiler derrière leur paravent. - Bonjour monsieur le commissaire, dit Côme Podrit, que vous arrive-t-il? Vos deux... vos deux... enfin ces messieurs, m'ont dit que vous aviez besoin de mon aide pour éclaircir une sombre histoire de poulet au camembert. J'avoue que je ne comprends pas très bien, mais si je peux vous être utile. - De camembert et de poulet, répéta le commissaire. Les jumeaux faisaient de grands signes de connivence au commissaire. Ils louchaient, déglutissaient, regardaient leurs montres. - Je ne comprends pas non plus, dit Mac Loche. - Mais si chef, vous savez bien. Qui a acheté un camembert à 16 heures et qui a acheté un poulet à 19 heures? - Cela ressemble a un problème de cm2, dit Côme Podrit, mais il nous manque le prix du poulet et du camembert, ou alors, s'il faut calculer le temps écoulé entre l'achat du poulet et celui du camembert, nous devrions avoir la distance exacte qui sépare la crémerie de la boucherie. Qu'en penses-tu Constant? - Ce n'est pas moi, assura Constant. - Je suis désolé, dit le commissaire, je ne vois pas du tout de quoi mes hommes veulent parler, mais puisque vous vous êtes dérangés, nous pouvons en profiter pour recueillir votre déposition. - Ma déposition? - Oui monsieur Podrit, c'est très simple, vous me répétez ce que vous m'avez dit hier dans votre galerie. - A quel sujet? - Au sujet de l'assassinat de Thérêse Golafre, et de votre emploi du temps de l'après-midi du crime. Côme Podrit répéta mot à mot ses déclarations de la veille. - Savez-vous que Caroline Lambert a été assassinée cette nuit? demanda le commissaire à brûle-pourpoint. - Comment l'ignorer? Toute la ville en parle, et j'en suis moi-même bouleversé. C'était une amie pour moi, une fille si gaie, pleine de projets, elle venait de décider de se mettre à la gravure. On se demande vraiment qui peut avoir eu l'idée de tuer une créature aussi charmante. Cela, bien sûr, ne veut pas dire que je comprends les autres assassinats, mais cette Caroline était si délicieuse. - Et ma sœur? murmura Gilda derrière son paravent. Le commissaire toussa précipitamment. - Je vous en prie, monsieur le commissaire, ne soyez pas gêné, chacun a ses faiblesses, mademoiselle Desjardin peut se montrer. Le commissaire devint rouge comme un poivron trop mûr, mais Gilda, souriante et presque mondaine, s'avança vers Côme Podrit la main tendue. - Bonjour monsieur Podrit, dit-elle d'une voix mielleuse, savez-vous que dans le genre faux-cul je vous trouve très bien, si, si, et je peux en faire autant soyez en persuadé. Sachez aussi que je participe activement à l'enquête du commissaire, je veux retrouver l'assassin de ma sœur. Je lui réserve un petit traitement dont il ne pourra pas nous donner de nouvelle, il n'y survivra pas. Elle fixa soudain Constant Podrit qui se tortillait sur sa chaise. - J'espère que ce boutonneux n'a rien à se reprocher. - Constant? Mais c'est un enfant, un tout petit, s'écria Côme, c'est moi qui l'ai élevé, sa mère est morte alors qu'il n'avait pas trois ans. Je le connais comme moi-même, il ne ferait pas de mal à une mouche. - Justement, dans le cas présent il ne s'agit pas de mouche. - Gilda! hurla Pépa apparaissant à son tour, pourquoi veux-tu absolument le charger de tout? - Ah bon! dit Côme Podrit, toute la famille, ah bon! - Mesdemoiselles Desjardin, intervint le commissaire, je vous serais reconnaissant si vous regagniez au plus vite votre plumard, enfin... Je veux dire votre petit bureau, là, derrière le paravent. Pépa lançait des sourires aguichants à Constant qui la regardait avec concupiscence. - Je vois que ces jeunes gens ont déjà fait ami-ami, dit Côme Podrit d'une voix sucrée. - C'est pas une raison pour envisager le touche pipi, dit Gilda. Le commissaire se leva: - Je ne vous retiendrai pas plus longtemps monsieur Podrit, je vous remercie d'être venu. - Au revoir commissaire, je suis prêt à vous aider autant que je pourrai, je comprends très bien le sentiment de mademoiselle Desjardin, croyez-moi. Tu viens, Constant. - Permettez, monsieur Podrit, je garde un peu votre neveu, je ne lui ai encore posé aucune question. - Mais quelles questions? Vous voulez que lui aussi vous répète qu'avant-hier il était à Nîmes? - Par exemple. Il pourrait aussi nous donner le nom et l'adresse de votre imprimeur, et même, pourquoi pas, nous montrer les cartons d'invitation de votre prochain vernissage. Le visage de Côme Podrit se rembrunit: - Il n'y aura pas de prochain vernissage, commissaire, du moins pas tout de suite. Je m'apprêtais à exposer l'œuvre encore presque inconnue de Caroline Lambert. Ah! on peut dire que je n'ai pas de chance. - Caroline Lambert en a pas eu trop non plus, siffla Gilda. - C'est un grand malheur bien sûr, dit le commissaire, enfin nous pourrons au moins regarder les cartons d'invitation. - Il n'y a pas de carton, dit Constant avant que son oncle n'ait eu le temps d'ouvrir la bouche. - Comment ça il n'y pas de carton? Vous nous avez pourtant assuré qu'avant-hier vous étiez allé à Nîmes chercher les cartons d'invitation de votre oncle. Donc je vous demande: où sont les cartons? Constant secoua la tête et répéta: - Il n'y a pas de carton, il n'y en a pas. - Voyons Constant, tu t'expliques mal. Il s'explique mal, monsieur le commissaire, il est tellement timide. Il veut dire qu'il est bien allé chercher les cartons à Nîmes, mais qu'ils n'étaient pas prêts, voilà tout. Maintenant, évidemment, je vais les décommander. - Moi, je me demande pourquoi vous vous acharnez tous les deux sur Constant, puisque vous savez que l'assassin c'est... - Pépa! hurlèrent en même temps Gilda et le commissaire. Côme Podrit gloussa ironiquement, puis regarda sa montre et poussa un cri: - Il faut que je me sauve, commissaire, que nous nous sauvions. - N'oubliez pas de laisser le nom et l'adresse de votre imprimeur à mes collaborateurs, dit le commissaire en désignant les jumeaux d'un geste large. Constant souriait niaisement à Pépa qui lui envoyait des petits baisers du bout des doigts. - Ils sont charmants ces enfants, dit Côme en sortant, viens Constant, tu la reverras la jolie petite fille. Il agita la main en signe d'au revoir. Le commissaire empoigna aussitôt le téléphone pour appeler l'imprimeur de Nîmes qui lui répondit: - Mais oui, le neveu de monsieur Podrit est venu avant-hier chercher les cartons d'invitation pour la galerie de son oncle, mais, hélas, nous n'avons pas pu les lui remettre, nous avons été tellement bousculés ces derniers temps. - C'est bon, je vous remercie. - Là! Je vous avais bien dit qu'il était innocent, dit Pépa. Le commissaire restait songeur, il murmura: - Il se conduit pourtant comme un coupable, pourquoi? - Peut-être simplement parce qu'il est complètement idiot, dit Gilda. - Vincent Queixal sera là dans trois minutes, annonça un des jumeaux. - Bon, alors Pépa, vous sortez, vous visitez la ville, je ne peux plus vous supporter, ordonna le commissaire. - Gilda, par contre, vous la supportez de mieux en mieux, dit Pépa en claquant la porte. Elle la réouvrit aussitôt et lança: - Le vlà votre classieux, il n'a pas l'air de bon poil, amusez-vous bien. Et elle tint galamment la porte pour Vincent Queixal qui ne l'en remercia même pas. Vincent Queixal se planta devant le bureau du commissaire: - Patrick, je savais depuis toujours que tu n'étais pas une lumière, mais je ne t'avais jamais pris pour un emmerdeur. La visite de tes deux loubards ce matin, à l'instant même où j'apprenais la mort de Caroline, ne m'a pas fait rire du tout. A quoi joues-tu? Tu ne peux pas me foutre la paix non? Tu crois que je ne suis pas assez malheureux comme ça? Je l'aimais, moi, Caroline. - En voilà bien une autre, murmura Gilda qui s'était carrément assise à côté du commissaire. - Calmez-vous, voyons, dit le commissaire, je fais mon boulot, c'est tout. - Et ton boulot c'est d'emmerder les gens au moment où leur vie s'écroule avec une stupide histoire de fromage et de volaille? Le commissaire posa une seconde ses yeux furieux sur les jumeaux qui baissaient la tête, puis, les ramena sur Vincent Queixal: - Monsieur Queixal, je vous serais reconnaissant de bien vouloir cesser ce tutoiement que nos anciennes relations scolaires ne motivent plus. - Très bien, ça c'est envoyé, souffla Gilda. - Je disais donc, reprit le commissaire. Mais Vincent Queixal l'interrompit d'un geste excédé: - Ecrase! Je me fous de toi, de tes conneries, de ce que tu penses, je me fous de tout, si tu veux savoir. - Il faut prendre une autre tactique, chuchota Gilda, jouer son jeu, le bon petit camarade, et vas-y julo que je te tape sur le ventre, ça le fera mollir. Le commissaire s'éclaircit la voix et reprit doucement: - Allons, allons Vincent, tu étais si joyeux l'autre jour, même hier, lorsque je suis venu à ton cabinet dentaire pour te demander où tu avais passé l'après-midi de la veille. - Je l'ai passé dans les bras de Caroline, ce fameux après-midi, le dernier; oh ma Caroline! Je revois ses longs cheveux bruns , ses yeux bleus, ses lèvres roses. - Heureusement qu'il les a pas vu vertes le dernier jour, ça lui aurait gâché ses souvenirs, souffla Gilda. - Ecoute Vincent, tu ne m'avais pas caché tes multiples aventures, tu m'avais cité Zita Desjardin, le receveur, mais jamais tu n'avais parlé de Caroline Lambert. - Parce qu'elle n'était pas une aventure, elle était la femme de ma vie. - La femme de ta vie que tu trompais avec le premier receveur venu. - Gustave n'était qu'une fantaisie, Caroline n'était pas jalouse. - Et Zita? et les autres? - Bagatelles! la seule qui comptait pour moi c'était Caroline. - Qui était au courant de tes relations avec Caroline Lambert? - Son vieux con de père. - C'est tout? - Oui, c'était notre secret, nous voulions annoncer notre mariage à la dernière minute, comme une bombe, plaf! - Ce qui m'ennuie tu vois Vincent, c'est que son con de père, comme tu dis, prétend ne pas t'avoir vu l'avant-veille de sa mort. - Il ment, je suis arrivé chez Caroline à 16 heures 30 et je suis resté avec elle jusqu'à 19 heures passées, et je ne l'ai plus jamais revue. Elle m'a téléphoné hier soir à 10 heures, et c'est tout. - Ce qui m'ennuie plus encore, c'est qu'un autre homme était avec Caroline le jour de la mort de Thérèse Golafre, et celui-là, son père l'a vu et entendu. - Quel salaud! noircir la mémoire de sa fille, la faire passer pour une pute alors qu'elle était un ange, et qui, d'après le père, est venu l'escalader le même jour que moi? - Côme Podrit. Vincent éclata de rire: - Côme Podrit? cette tantouse? c'est pas un homme ça, je suis rassuré, il a sûrement rien fait à Caroline, il se serait plutôt envoyé le vieux. Ah! ha! ah! ta naïveté arrive à me faire rire malgré ma peine. Et il fondit en larmes. Le commissaire se leva, noua ses mains dans son dos, et tourna plusieurs fois autour de son bureau en répétant: - Que c'est emmerdant, que c'est emmerdant, que c'est emmerdant... Puis, il se rassit. - Si tu me parlais un peu de Thérèse Golafre. Vincent renifla, essuya une larmette et prit l'air étonné: - Je t'ai déjà dit hier que je ne la connaissais pas. - Même pas un tout petit peu? - Oh! je lui avais bien lancé quelques plaisanteries en passant à la poste, elle avait une paire de nichons très éloquente, alors tu sais ce que c'est, des conneries que disent tous les hommes dans ces cas-là. - Tu n'es jamais sorti avec elle? - Mais non, ou alors je l'ai oublié. - Comment? - Je crois que lorsqu'elle était dans la petite école et moi dans la grande , je l'ai un peu frictionnée, des petits massages qu'elle aimait bien. Après j'ai quitté la ville pour mes études, je n'y ai plus pensé. Je l'ai retrouvée longtemps après derrière son guichet. Tu vois, ce n'est pas important. - Je l'espère. Ce sera tout pour aujourd'hui, mais j'aimerais te revoir demain, ici, dans mon bureau. - C'est un abonnement que tu me proposes? - Peut-être. - Alors, je viendrai à l'heure du déjeuner, parce que je n'ai plus faim. - A demain Vincent. - A demain Patrick. - C'est lui, chef, crièrent les jumeaux lorsque la porte se fut refermée derrière Vincent Queixal. - Oh! je ne sais plus. Bien sûr, il pouvait avoir une raison d'assassiner Caroline Lambert, Zita Desjardin, Thérèse Golafre et le receveur. - Quelle raison? - La même pour tous, c'est un fanfaron, il est peut-être moins heureux en amour qu'il ne le laisse entendre, il tue parce qu'il se fait envoyer chier, ce qui expliquerait aussi son indifférence vis-à-vis des sexes, il veut bien enfourcher n'importe quoi... Par contre, je ne vois pas pourquoi il aurait tué la mère Terval, le télégraphiste, le facteur et Ignace Fermant. Pourriez-vous me montrer vos notes et votre liste de suspects, Gilda? - Elle diminue vachement, d'abord on m'en a descendu une. - Comment? - En lui coupant le quiqui. Je soupçonnais Caroline Lambert d'avoir liquidé Ignace Fermant qui l'avait plaquée. - Ah mais voilà, Queixal aurait trucidé Ignace pour lui piquer sa petite amie, il ne savait pas que le peintre avait déjà rompu. Et après tout il a très bien pu essayer de s'enfiler la mère Terval; le télégraphiste et le facteur, qui n'étaient pas d'accord, alors couic! Cette fois ça va mal pour mon petit copain... Gilda agita sa liste: - Attendez, ne vous emballez pas, il nous reste encore Albert Aièche, qui connaissait toutes les victimes et qui a une gueule de croque-mort; le notaire et son regard vicieux de cochon libidineux; Jonathan Panis et ses gros sous, parce que moi je n'écarte pas complètement le truc des P.T.T., Panis veut peut-être augmenter son petit capital en raflant tout le fric des livrets de caisse d'épargne, si la poste n'est plus sûre, plutôt que de risquer un pruneau de kalachnikov en pleine poire, les gens mettront leur oseille chez le gros Panis. Elle secoua sa crinière rousse: - Et j'ai toujours les deux Podrit, je me fous de leurs alibis, c'est pas net, et le tonton qui a la trouille que son crétin de neveu parle, c'est pas clair non plus je les garde sur ma liste. - Moi j'en connais beaucoup d'autres, des suspects, dit un jumeau. Pépa nous a dit de chercher dans le monde du pognon, vu que sa sœur était du genre à aimer les beaux cadeaux, vous lui refiliez une belle bagouse, et elle se couchait tout de suite... - Ta gueule salaud, ferme la! cria Gilda, ou je t'éclate le nez. Elle ajouta plus doucement: - C'est vrai qu'on ne peut pas occulter le fait que Zita... et des gens pleins de blé ici il y en a, la plupart des commerçants, les pharmaciens, les industriels, les deux autres... - Ca suffit! cria le commissaire, nous allons déjà essayer de faire avec ce que nous avons. Je ne vous cache pas que j'aimerais boucler l'affaire avant l'arrivée des inspecteurs de la P.J. et du commissaire divisionnaire. - C'est vrai, dit Gilda, qu'est-ce qu'ils glandent ces macaques? comment ne les avons-nous pas déjà dans les pieds, auraient-ils la trouille? - Eh! eh! dit le commissaire. - Oh que ça va mal! oh que ça va mal pour notre arracheur de dents, répétait depuis dix minutes le commissaire en éparpillant une liasse de paperasses sur son bureau. - Je suis certaine qu'il est innocent, répondait invariablement Gilda. Elle était perchée sur un haut tabouret en face du commissaire, et lui balançait ses longues jambes sous le nez en pure perte, il ne la regardait pas. - Levez la tête Patrick, et écoutez-moi un peu, vous divaguez là. - Non, non, dit l'autre entêté les yeux rivés sur ses papiers, je le tiens presque, et vous m'avez beaucoup aidé en retrouvant dans le sac de Pépa le petit carnet intime de votre sœur Zita. Gilda haussa les épaules: - Ce carnet ne prouve rien. - Comment? La malheureuse a écrit la veille de sa mort "soirée insipide avec du con", et le matin même de sa mort "le petit crétin se pointe à 11 heures, je vais lui faire voir du pays". Pour moi c'est clair, nous savons, par Queixal lui-même, que votre sœur a passé sa dernière soirée avec lui de là à penser qu'ils avaient à nouveau rendez-vous le lendemain il n'y a qu'un pas que je franchis avec allégresse. - Vous ne connaissiez pas Zita, elle n'aurait pas vu le même jules à quelques heures d'intervalles, surtout si elle le trouvait con. Je reste persuadée que le "petit crétin" n'est autre que Constant Podrit le boutonneux, et Pépa s'en doute aussi, c'est pour cela qu'elle avait chipé le carnet de Zita. - Ta, ta, ta! reprenons: Zita étant morte, notre dentiste étouffe le facteur pour détourner l'attention, et peut-être aussi parce que le facteur n'a pas voulu se laisser tirer, mais ça c'est un détail sans importance. Puis, Quiexal jette son dévolu sur Caroline Lambert, mais la Caroline est toujours amoureuse d'Ignace Fermant, bien que ce dernier l'ait envoyée à la pêche. Qu'à cela ne tienne! Queixal fait disparaître le peintre au fond d'un pot de peinture, et en profite pour acheter quelques unes de ses oeuvres, histoire de montrer à la donzelle qu'il a du goût. Pour le receveur, même scénario "tu ne veux pas? eh bien moi je vais te filer le grand frisson" et il lui balance du 350 volt à la gueule. - Pourquoi le receveur n'aurait pas voulu? Il n'est pas mal le dentiste, même plutôt beau gosse. - Ah bon, vous trouvez? Il est mièvre, banal. Enfin, le problème n'est pas là, mais dans le fait que le receveur n'était pas homosexuel, et il avait une liaison, avec qui? - Avec le télégraphiste. - Gilda! Le receveur était collé avec la femme de notre bon docteur Aièche depuis vingt ans, toute la ville le sait, Aièche aussi. Je continue, pour Thérèse Golafre, itou, les grands yeux bleus du dentiste ne l'émouvaient pas. Il avait beau essayer de la baratiner de l'autre côté du guichet, elle n'en n'avait rien à glander, elle ne devait pas garder un souvenir ébloui de leur escapade de jeunesse. - Là, vous n'avez aucune preuve. - Si! La demoiselle était pucelle, donc le dentiste ne l'avait jamais sautée, et s'il ne lui plaisait pas à quinze ans, pourquoi aurait-elle été conquise par sa calvitie naissante? - Allons, il n'est pas chauve, il a beaucoup de charme. Le commissaire releva son regard et le posa sur Gilda avec inquiétude: - Un peu dégarni, vous ne pouvez le nier. Il vous plaît ce blanc bec? - Non, dit Gilda en agitant ses jambes avec frénésie. Le commissaire s'épongea le front. - Eh bien voilà, dit-il sans conviction, le dentiste avait cinq bonnes raisons pour tuer cinq personnes. Je ne sais plus où j'en étais, ah oui! pour le sixième, Caroline Lambert, c'est évident, elle fricotait avec Côme Podrit, qui ne doit pas être plus pédé que moi, quoique... - Vous simplifiez, Patrick. Que faites-vous de la mère Terval? Et qui vous dit que Caroline et Côme s'envoyaient en l'air? Il nous a dit qu'il l'avait vue pour son vernissage. - C'est un gentleman, il n'a pas jugé galant de préciser ses rapports avec la dame. Gilda éclata de rire: - Ce que vous êtes tarte vous alors avec votre gentleman, vous savez bien qu'il n'y en a pas, et qu'au contraire les mecs se flattent toujours d'avoir sauté les filles qu'ils n'ont pas eues. - Voilà! vous rejoignez mon idée, Vincent Queixal se vante des bonnes fortunes qu'il n'a pas eues, et comme à mon avis il n'a rien eu du tout, il se venge. - Avec Zita soyez bien sûr qu'il a eu plus qu'il ne pouvait désirer, ricana Gilda. - Ah bon? dit le commissaire en s'épongeant de nouveau le front. Les jumeaux entrèrent dans le bureau en lançant un laconique: - Chou blanc. - Mais encore? - La mère de Thérèse Golafre n'a jamais vu le dentiste rôder autour de sa fille, et personne n'a été assassiné depuis hier. - Oh merde! dit le commissaire. - Patientez, minauda Gilda, la journée ne fait que commencer. Il était 19 heures trente lorsque la bombe au plastic explosa dans l'unique bureau de poste de la ville, causant d'importants dégâts matériels. Il n'y eut qu'une victime, la femme de ménage qui balayait méticuleusement le bureau et que la déflagration projeta à vingt mètres de là dans le petit jardin de la mairie. On retrouva la malheureuse assise, son balai à la main, sur le massif d'hortensias qui s'élevait au pied de la statue de la république. Elle paraissait intacte, on criait déjà au miracle, mais, dès que les pompiers l'empoignèrent pour la ramener sur terre, elle se disloqua comme un pantin désarticulé. Elle était bel et bien morte, elle ne connaîtrait pas la promotion sociale, elle ne serait jamais technicienne de surface. L'affolement de la foule atteint alors son paroxysme. La curiosité soulevée par les assassinats des premières victimes avait fait place à la panique. Un malade mental tuait à tort et à travers depuis onze jours et osait maintenant s'attaquer directement à un service public. Une horde de mécontents déferla dans la ville, descendit la grande rue et remonta sur la place de la mairie en scandant: - Mac Loche qu'est-ce que tu fous? Mac Loche au trou. Le maire décréta l'état d'urgence. Des gendarmes postés sur chaque route interdirent à quiconque de quitter la ville, d'autres envahirent la gare pour la même raison, d'autres encore patrouillèrent sans relâche de rue en rue. Patrick Mac Loche, malgré toutes les chatteries que lui prodiguait Gilda, pleura de rage une partie de la nuit, puis décida de démissionner, purement et simplement. Il recommença vingt fois sa lettre de démission, que Gilda détruisit vingt fois également. Les jumeaux, une lueur meurtrière dans le regard, gardèrent farouchement la porte de leur chef de crainte que la foule excédée ne le lapide. Pendant ce temps, l'assassin ivre de joie était pris d'un fou rire incontrôlable et se tordait de bonheur sur son lit. Le lendemain matin, deux inspecteurs de la police judiciaire arrivèrent de Paris par le premier train, et investirent le bureau du commissaire Patrick Mac Loche. Le commissaire Mac Loche leur remit le petit dossier qu'il avait constitué sur l'affaire et se lança dans quelques explications oiseuses que l'un des inspecteurs interrompit d'un geste impatient. C'est à cet instant que le commissaire Mac Loche fut pris de malaise. Il blêmit, bredouilla et finalement s'écroula sur le sol, les bras en croix. Le docteur Aièche, qui passait devant le commissariat, fut aussitôt alerté par l'un des jumeaux atterré. Il examina le malade inerte quelques secondes puis annonça avec une moue méprisante: - Il est crevé. - Quoi? dirent les inspecteurs de la P.J. Tandis que les jumeaux se jetaient sur leur chef. - Du calme, dit Aièche, ce n'est qu'une image. Ce petit commissaire malingre n'a pas de santé, les derniers événements l'ont épuisé, à moins que ce ne soit l'abus des plaisirs sexuels, il a une tension de fillette. De toute façon, ce commissaire-là a besoin de vacances. Le plus grand des deux inspecteurs, qui était également le plus vieux, dit d'un ton sans réplique: - C'est absolument impossible en ce moment, il ne faut même pas l'envisager. Faites-lui une piqûre qui le remette sur pied séance tenante. Aièche ricana et dit: - Eh bien moi je lui donne dix jours d'arrêt de travail, et je vous em...voie mon bon souvenir. Au plaisir messieurs. Il se tourna vers les jumeaux: - Veuillez raccompagner d'urgence le commissaire à son domicile, puis passez à mon cabinet dans une petite demi-heure. Je file, j'ai un patient urgent à voir avant. Il sortit le sourire aux lèvres. Les jumeaux s'affairaient autour du commissaire, lui tapotaient les joues, lui caressaient les cheveux: - Dites-nous quelque chose, chef? - J'ai soif, murmura le commissaire. Le plus jeune des inspecteurs, un petit sec au regard perçant, dit d'une voix cinglante: - Embarquez-le, ramenez le chez lui et revenez au trot, compris? Les jumeaux aidèrent leur chef à se relever, glissèrent chacun un bras sous celui du commissaire, et le trio étroitement uni sortit d'un pas chaloupé. Le commissaire habitait dans un immeuble ancien à quelques mètres du commissariat. Son logis se composait de deux pièces superposées, l'une au premier étage, l'autre au deuxième étage, qu'il avait relié par une échelle de poule. La pièce du premier étage était accolée à une cuisine, celle du deuxième à une salle de bain. - Si nous essayons de le grimper dans sa chambre, c'est sûr qu'on se casse la gueule, dit un jumeau, il sera aussi bien, voire mieux, dans son séjour. Ils déposèrent leur chef sur une douzaine de coussins bariolés, que le commissaire avait entassés dans un coin de la pièce en attendant le jour où il pourrait s'offrir un canapé plus conventionnel. - Vous voilà bien installé chef, maintenant nous passons chez le docteur, puis à la pharmacie pour vous acheter des remontants. Puis chacun d'eux cligna de l'œil et ils ajoutèrent: - Nous laisserons vos médicaments chez mademoiselle Gilda, elle aura bien cinq minutes pour vous les apporter. Un quart d'heure après, Gilda était dans le tas de coussins. Quelques plumes voltigèrent. Une heure après, Gilda éclata de rire: - C'était juste un petit échauffement pour ouvrir l'esprit, maintenant nous devons discuter sérieusement. A priori les deux inspecteurs n'avaient besoin de vous que pour obtenir quelques renseignements, et s'ils sont venus de Paris c'est pour s'occuper de nos meurtres et donc pour vous retirer l'affaire? - Je pense que oui, dit le commissaire un peu penaud. - Parfait! comme ça nous serons tranquilles pour poursuivre l'enquête à notre idée, et je suis bien certaine que c'est nous qui découvrirons l'assassin, nous sommes en meilleure position que ces inspecteurs de mes deux. - Bof! dit le commissaire. - Mais c'est évident Patrick. Toute la ville sait déjà que tu es malade et hors course, ne fais pas cette tête, c'est merveilleux .Tu vas pouvoir flâner l'air absent et écouter, enfin quand tu tiendras debout. Pour le moment, c'est moi qui irai fureter partout. Nous avons aussi nos jumeaux qui resteront collés sur les inspecteurs comme des mouches sur un pot de miel, et chaque soir, ils viendront ici pour tout cafarder. Nous tenons le bon bout. Pleine d'enthousiasme, Gilda se jeta goulûment sur le chétif commissaire, à demi enseveli dans ses coussins, avec l'intention non dissimulée de ramener encore quelques couleurs sur son visage blafard. - L'enquête piétine lamentablement, chef, les inspecteurs aussi, annoncèrent triomphalement les jumeaux en entrant chez le commissaire en fin d'après midi. La tête rose et réjouie de Patrick Mac Loche émergea d'un monceau de plumes: - Ca c'est une bonne nouvelle. Les jumeaux considérèrent un instant les coussins éventrés: - C'est peut-être pas la meilleure de la journée, chef, dirent-ils avec un soupçon de malice dans la voix. Gilda se dressa à son tour, se mit debout, complètement nue, un peu trop maigre mais belle, avec toutefois une petite anomalie dans le volume de ses jambes. - Ooooooooooooh! dirent les jumeaux. - Suffit, siffla Gilda, aux faits. Vous n'êtes pas là pour vous rincer l'œil mais pour nous aider à retrouver l'ignoble individu qui a décanillé ma sœur. Votre rapport et vite. - Voilà, mademoiselle, les inspecteurs ont eux aussi fait leur petite liste de suspects. Elle est très longue, presque toute la ville, sauf bien sûr monsieur le maire, monsieur... - Abrégez, qui est en tête de liste? - Vincent Queixal. - Les vaches! grinça le commissaire, ils vont me couper l'herbe sous le pied. - Ils vont se payer un bide, assura Gilda. Ensuite? les autres nouvelles? - Personne ne s'est présenté au bureau de poste ce matin, pas un seul employé. - Il n'y a plus de poste non plus, dit Gilda en haussant les épaules, elle est toute flinguée alors ça ne prouve rien. - Si, on a installé en vitesse un bureau provisoire à la mairie, mais il n'y rentre pas un chat. - Mais pourquoi pensent-ils que le dentiste fait péter la poste? - Ils ne savent pas, c'est ça qui les rend fous, le mobile. - D'autres nouvelles? - Oui, le père de Caroline Lambert a déclaré que sa fille détestait cet idiot de dentiste qui la poursuivait depuis plus d'un an et qu'elle n'avait jamais eu l'intention de l'épouser. Il a ajouté que sa fille n'avait certainement pas reçu ce dentiste chez elle l'avant-veille de sa mort. Pépa entra en coup de vent: - Les flics ont téléphoné au juge de Nîmes pour lui demander un mandat d'amener au nom de Vincent Queixal. - Comment sais-tu ça? demanda Gilda. - Le brigadier, il l'a dit à tout le monde. Le commissaire leva les yeux au ciel. - Comment mener une enquête dans un bled comme celui-là où chacun sait tout sur tout? - Ils arrêtent n'importe qui pour briller, dit Gilda, pour faire voir qu'ils sont efficaces, mais ils s'en mordront les doigts. As-tu toujours la boîte de cachou retrouvée sous la chaise de Thérèse Golafre, commissaire de mon cœur? - Je l'ai oubliée dans le tiroir de mon bureau au commissariat. - Ce n'est pas malin, tant pis nos jumeaux la piqueront facilement, pas vrai mes mignons? Pour le moment, je propose que nous passions faire un petit tour à la banque. - A la banque? - Oui, j'ai envie de revoir Jonathan Panis, tu es toujours commissaire, mon petit Patrick, il est bien obligé de te répondre. Le commissaire fit une petite grimace: - Je suis soi-disant malade, plus ou moins suspendu pour cette affaire, et tu voudrais que j'enquête au nez des inspecteurs? ça fera mauvais genre. - Le genre, on s'en fout! Les portes de la succursale du Crédit Agricole dirigée par Jonathan Panis étaient fermées, lorsque le commissaire et Gilda arrivèrent devant. - Sonnons, dit Gilda. Personne ne vint leur ouvrir. - Notre petit gros ne fait pas d'heures supplémentaires aujourd'hui, dit Gilda, eh bien, allons chez lui. - Ca me gêne, marmonna le commissaire. - Pas moi. L'épouse de Jonathan Panis parut un peu surprise de cette visite impromptue, mais fit pourtant entrer, dans un petit salon cossu, le commissaire et sa "cousine". - Mon mari n'est pas encore rentré, dit-elle, il ne va sûrement pas tarder. Voulez-vous boire quelque chose en l'attendant? - Il reste souvent à la banque le soir, demanda Gilda d'un ton indifférent. - Oh non! jamais. Il doit être sur la place, il aime bien discuter au café des Platanes avec ses anciens camarades d'école, comme tout le monde ici puisque tout le monde se connaît. Il faut reconnaître qu'en ce moment il y en a des choses à dire, avec tout ce qui arrive. Dire que nous étions si tranquilles. Jamais personne n'aurait pu penser que ce pauvre Vincent était fou. - Ah! vous êtes au courant. Madame Panis plissa un front étonné: - Bien sûr! comment ne pas l'être? - Et qu'en pense monsieur Panis? - Il ne dit pas grand-chose, c'est même bizarre, parce que lui les cancans! Mais l'histoire rst trop grave pour qu'on en parle à la légère, pas vrai commissaire? - Vous connaissiez les victimes? demanda Gilda. Le visage grassouillet de madame Panis s'épanouit un peu plus encore: - Mais oui! je les connaissais toutes. - Toutes? oh la! la! dit Gilda en passant une langue gourmande sur ses lèvres charnues. - C'est bien simple, reprit madame Panis, votre sœur Zita, je ne savais pas qu'elle était la cousine du commissaire, me faisait toujours la causette lorsque j'allais à la poste pour envoyer un paquet; le facteur buvait tous les matins un petit coup dans ma cuisine en m'apportant le courrier; Ignace Fermant je l'avais rencontré à tous ses vernissages, et nous avions babillé tous les deux souvent; Madame Terval, le receveur, le télégraphiste, étaient des relations de la poste, nous bavassions chaque fois que je m'y rendais, comme avec votre sœur; Thérèse Golafre, ah celle-là! Madame Panis se tut. - Alors? Thérèse Golafre? - Je ne sais plus ce que je voulais dire. Voilà mon mari. Madame Panis quitta la pièce. - Quel couillon ce Panis, murmura Gilda, il ne pouvait pas revenir un peu plus tard? Jonathan Panis eut un haut le cœur en voyant le commissaire enfoncé dans son fauteuil Empire et Gilda posée sur sa petite causeuse, les deux sirotant en souriant un petit verre de Xérès. Il s'efforça de prendre un ton jovial: - Bonjour commissaire, je vous croyais souffrant, mademoiselle Desjardin, quelle surprise! Que puis-je pour vous? - Nous passions, nous passions, dit le commissaire, madame Panis nous a invités à boire un petit verre. - Elle était justement en train de nous raconter vos démêlées avec Thérèse Golafre, dit Gilda d'une voix douce. - Ah! elle vous a parlé de Thérèse. - Vous la connaissiez, petit cachottier, dit Gilda en secouant son index. - Oui, j'ai été stupide de vous mentir, mais dans une affaire de meurtre... - Vous étiez amoureux d'elle? - Oh! pas du tout. Imaginez que cette garce avait été ma secrétaire avant de travailler aux P.T.T. - Les racontars ne sont pas au point dans cette ville, grommela Gilda. - Et qu'elle a toujours conservé son livret de caisse d'épargne. - Eh bien! nous y voilà, cria joyeusement Gilda. - C'était ridicule, une employée de ma banque qui courait chaque mois déposer ses économies à la poste. - Oui, inadmissible. Alors, qu'avez-vous fait? - Je l'ai foutue à la porte, mademoiselle. - Et vous ne l'avez plus revue? - Non, si, nous étions en litige pour une petite somme. Elle prétendait que je lui devais encore des congés payés. Depuis trois ans, elle me relançait périodiquement pour cela. - Elle venait vous emmerder à la banque? - Non, elle m'écrivait ici, à mon domicile. Elle est même venue plusieurs fois. - Et vous, vous êtes allé souvent chez elle? - Une ou deux fois, pour l'engueuler. Le commissaire ouvrit enfin la bouche: - Et la dernière fois que vous êtes allé l'engueuler c'était? - Il y a bien longtemps, des mois et des mois. Il sortit machinalement de sa poche une petite boîte de cachous toute rouge. - Monsieur Panis, pourriez-vous m'expliquer comment fonctionne le système d'alarme de votre banque? - Oh non! c'est un circuit électronique très compliqué. - Et ce circuit se branche quand et comment? - Alors là, c'est très simple. Il n'y a qu'une petite manette à monter ou à descendre. Le gardien s'en occupe, il branche le système lorsque tout le personnel est sorti, et il le coupe le lendemain matin avant l'arrivée du même personnel, enfantin. - N'importe qui peut monter et descendre cette manette? - Mais non, elle n'est pas en vue, elle est cachée aux yeux de tous bien sûr. - Et vous connaissez sa cachette? - Evidemment! - Bonsoir, monsieur Panis, merci pour le Xérès, excusez -nous de vous avoir dérangé. - Je voudrais bien savoir pourquoi tu t'excuses toujours lorsque tu fais ton boulot? demanda Gilda au commissaire en trottinant derrière lui, et pourquoi tu cours aussi vite? - Nous fonçons chez la mère de Thérèse Golafre. - Tu as raison, mon bijou, fonçons. La mère de Thérèse Golafre était une vieille femme toute ratatinée et perpétuellement en deuil. La mort de sa fille avait inscrit un désespoir supplémentaire sur son vieux visage. Elle parlait d'une voix lasse, à peine perceptible. - Non, monsieur le commissaire, Thérèse n'avait pas d'ennemi. - Mais enfin, elle avait eu un différent avec son ex employeur monsieur Jonathan Panis? - Oui, un petit différent, si vous voulez, monsieur Panis lui devait un mois de salaire. J'avais beau lui dire "Laisse tomber Thérèse, il a des sous et toi tu n'en n'as pas, alors c'est toujours lui qui aura raison", elle s'entêtait, elle voulait récupérer ses congés payés. - Et Panis refusait de la payer? - Bien sûr! Comment vous croyez que les riches sont riches? C'est parce qu'il est riche qu'il ne veut pas gaspiller un mois de salaire pour une pauvre fille qui ne travaille même plus chez lui, elle travaille plus du tout maintenant. Une larme entreprit la descente de son visage, mais elle se perdit tout de suite dans un sillon plus profond qui marquait la fin des pommettes. - Savez-vous quand votre fille a écrit à monsieur Panis pour lui réclamer son dû? - Deux ou trois jours avant sa mort. - Fous-lui la paix à cette pauvre vieille, murmura Gilda. Mais le commissaire insista: - Et vous pouvez vous me dire quand monsieur Panis est venu ici voir votre fille pour la dernière fois? - Non, je ne sais pas. Dans la journée, je fais des ménages. Je n'ai jamais vu monsieur Panis ici, je sais bien qu'il venait parfois, Thérèse me l'avait dit, mais je ne l'ai jamais vu. - Et Onesime Astruc, le notaire, l'avez-vous déjà vu chez vous? La vieille ouvrit des yeux tout ronds: - Le notaire? Pourquoi donc voulez-vous qu'il vienne chez moi? Le commissaire et Gilda regagnèrent leur petit lit de plumes sans mot dire, chacun suivant le fil de sa pensée. Les jumeaux les attendaient en faisant un peu de ménage, mais les plumes avaient voltigé partout sous le souffle puissant de l'aspirateur, les jumeaux étaient dans un brouillard ouaté et grisâtre. - Il faut recoudre tous les coussins, dit l'un d'eux juste au moment où le commissaire et Gilda entraient dans la pièce. - Ne vous donnez pas cette peine, hurla Gilda, je vais vous les éclater tous les jours, moi, vos coussins. l'auteur? Manon, 19 ans, vient de réussir le concours d'entrée à maisons-alfort, écrit des polars à ses heures perdues... perdues pas pour nous. est-il besoin de préciser qu'il faut respecter son talent et ne reproduire ce qu'elle écrit qu'avec son consentement? g.fenouillard@infonie.fr |