Requiem Postal.. .  .   .
 
-- Requiem postal -- [ 6 ]
l'auteur
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
- Patrick!

 
 
Le commissaire leva sa petite tête:
 
 
- Ma biche?
 
 
Les pieds de Gilda apparurent sur le haut de l'échelle, puis ce fut le tour de ses jambes, de son petit derrière et enfin Gilda tout entière et toute nue atterrit dans le living, où le commissaire lisait et relisait le double de toutes les dépositions signées depuis le début de l'enquête.
 
 
- Patrick, j'ai beau tourner et retourner le problème dans ma tête, je ne vois pas pourquoi Jonathan Panis aurait déposé ses petits paquets farcis au plastic dans la boite des tarifs réduits.
 
- Où voulais-tu qu'il les mette? Cette boîte, avec une seule levée par jour, est parfaite pour ce genre de recel, d'ailleurs nous ne savons pas encore exactement où ont été placés les pétards. Ce qui m'inquiète, moi, ce n'est pas ça.
 
- C'est quoi?
 
 
Le commissaire soupira:
 
 
- Depuis que les inspecteurs ont embarqué Queixal, il ne se passe plus rien. J'ai bien peur qu'ils aient trouvé l'assassin du premier coup; pour moi, c'est tout mauvais.
 
 
Il soupira encore:
 
 
- Nous avons rêvé, ma pauvre chérie, c'est eux qui sont probablement dans le vrai.
 
 
Gilda tapa du pied:
 
 
- Mais qu'est-ce qu'il magouille encore cet assassin? Il se fout de nous ma parole. C'est vrai ce que tu dis, depuis quarante-huit heures on se croirait dans une petite ville peinarde, une ville de retraités. Rien, il ne se passe rien, pas le moindre étranglement, le plus petit coup de browning en pleine poire ou de stylet sous le cou. Oh! que ça m'agace. Les deux inspecteurs font la roue, à peine sont-ils arrivés que tout semble rentrer dans l'ordre. On s'active pour construire le nouveau bureau de poste qui était prévu depuis cinq ans, et les employés des P.T.T. se marrent derrière leurs guichets provisoires à la mairie. Il doit être malade cet assassin.
 
- Non, Gilda, j'ai bien peur qu'il soit seulement en garde à vue prolongée, et nous, dans le pétrin.
 
- Pauvre Queixal, quand même il n'a pas de chance, le receveur, les pépées, tout le monde l'envoie balader et maintenant on lui colle une ribambelle d'assassinats sur le dos... Mais nous le sortirons de là, pas pour lui faire plaisir parce qu'au fond je m'en tape qu'il soit en taule, mais pour trouver le vrai assassin, le bon. Toi, tu auras la gloire, moi, je pourrai me venger, et les inspecteurs rentreront chez eux la queue basse. Secoue-toi Patrick, nous avons déjà toutes les données pour coincer Panis, il ne nous manque que les preuves.
 
 
Elle s'approcha de la fenêtre, appuya son front sur la vitre. Le commissaire la couva de ses yeux attendris, puis dit:
 
 
- Va t'habiller, ma colombe, les jumeaux ne vont pas tarder à se pointer. Mais Gilda resta blottie contre la vitre sous le regard incrédule du voisin d'en face. Elle suivait son idée:
 
 
- Il se croit malin, cet assassin, il se tient tranquille pour accabler un peu plus le dentiste, mais il ne résistera pas longtemps à la tentation lorsqu'il apprendra que les travaux du nouveau bureau de poste commenceront incessamment.
 
 
Elle baissa les yeux vers la rue:
 
 
- Voilà un seul jumeau qui cavale sur le trottoir, ça n'annonce rien de bon.
 
- Chef! chef! ça recommence. le nouveau receveur est cuit, la ville est sans dessus dessous, le commissariat aussi, les inspecteurs au bord de la crise de nerfs.
 
- Chouette! cria Gilda en battant des mains, je savais qu'on pouvait lui faire confiance à ce petit assassin-là.
 
- Explique-toi, cria aussi le commissaire.
 
- Le nouveau receveur a grillé dans sa bagnole à 5 heures du matin, c'est le maire lui-même qui a donné l'alerte. Il venait juste de se lever pour pisser lorsqu'il a vu les flammes qui s'élevaient dans le chemin creux. Les pompiers l'ont bien éteint ce foutu feu mais trop tard pour le receveur.
 
- C'est peut-être un accident?
 
- Non, non, le receveur était entortillé dans du fil électrique bien noué, comme pour un paquet cadeau.
 
- Que faisait-il à 5 heures du matin dans le chemin creux ce receveur?
 
- Bo... bo... bo. dit le jumeau présent, rouge comme un coquelicot, les yeux fixés sur les fesses roses de Gilda.
 
- Quoi, dit le commissaire.
 
 
Puis:
 
 
- Gilda, va t'habiller ma biche.
 
- Oh! laisse tomber, il m'a vue maintenant.
 
- Eh oui, je l'ai vue, bredouilla le jumeau.
 
- Bon, alors que faisait-il dans le chemin creux?
 
- Il allait jeter un petit coup d'œil sur sa vigne comme presque tous les matins. Vous pensez chef, ils ont bonne mine les zigotos de Paris, même pas d'ici, ah on ne va pas les ménager ceux-là.
 
- Donc, murmura le commissaire, le but de ce carnage serait bien de faire sauter la poste, ça paraît tout de même aberrant.
 
 
Gilda exultait:
 
 
- Je te l'avais dit, mon roudoudou, l'assassin ne peut plus s'arrêter, pour réussir une entreprise de cette taille, il faut de la persévérance. Je me fais une petite beauté, et tous à la banque.
 
 
Le jumeau se dandina un peu:
 
 
- J'ai quelque chose à vous avouer, chef.
 
- Quelque chose à avouer?
 
- Oui chef. Ce matin, les inspecteurs étaient anéantis, ils avaient le moral au fond des chaussettes, alors je leur ai filé un petit tuyau, oh! un tout petit.
 
- Lequel? hurla Gilda.
 
- Les cachous.
 
 
Gilda se laissa tomber sur l'amas de coussins, les plumes se mirent à tournoyer dans la pièce; le commissaire et le jumeau éternuèrent.
 
 
- Oh le petit couillon, oh! le petit couillon, répétait Gilda.
 
 
Le jumeau n'avait pas terminé sa confession. Il chuchota entre deux éternuements:
 
 
- Mon frère aussi les a un peu aidés... Il leur a dit que Jonathan Panis en bouffait de ces putains de cachous.
 
 
Gilda bondit sur le jumeau:
 
 
- Si l'un de vous parle du notaire à qui que ce soit, je l'étrangle. Compris? Et ce sera un crime parfait, il passera dans la masse. Au point où il en est, l'assassin ne fera pas de difficulté pour endosser un meurtre de plus.
 
 
Le commissaire écarquilla les yeux:
 
 
- Le notaire? mais enfin, chérie, que vient faire le notaire ici? Tu sais bien que nous avons conclu, après une nuit de réflexion, que le seul coupable ne pouvait être que Jonathan Panis.
 
 
Gilda trépigna:
 
 
- Tant pis! il me faut un assassin pour moi toute seule. Puisque tes crétins de jumeaux ont balancé Panis, je me contenterai du notaire. D'ailleurs, c'était bien plus facile pour le notaire.
 
- Qu'est-ce que tu racontes encore?
 
- Il faut aller au plus simple, Patrick. Pour le Panis, il y a une histoire de manette d'alarme à monter et à descendre, pour le notaire il n'y a rien. Il peut entrer et sortir de son étude quand il veut. Je la connais son étude, moi, c'est un morceau de gruyère, des portes partout.
 
 
Le commissaire haussa les épaules:
 
 
- Et toutes ces portes s'ouvrent dans le même couloir qui aboutit à l'entrée principale, et il n'y a qu'une entrée principale. A moins que tu n'aies découvert un souterrain?
 
- Ne cherche pas à me déprimer, Patrick, le notaire peut très bien quitter son bureau en clamant qu'il va asticoter un de ses clercs, et psst, il file. Dans ce cas, sa bécasse de secrétaire jurera qu'il est resté toute la journée à l'étude.
 
 
Elle grimpa à l'échelle en ajoutant:
 
 
- Je vais reluquer mes notes sur le notaire.
 
- Mon pauvre chef, dit le jumeau tristement.
 
 
Mais le commissaire ne se trouvait guère à plaindre, les yeux rivés sur le plafond par lequel venait de disparaître le derrière de Gilda, il murmurait:
 
 
- Quelle femme! mais quelle femme!
 
 
Le jumeau se retira sur la pointe des pieds. Quelques secondes après, Gilda dégringola de l'échelle en récitant:
 
 
- Onésime Astruc déclare dans sa première déposition qu'il ne connaît absolument pas les victimes, et tout en jactant il bouffe des cachous qu'il puise dans une petite boîte rouge. Cette couleur insolite éveille l'intérêt du benêt de commissaire de mon cœur, car, comme chacun le sait, les cachous sont habituellement présentés dans des boîtes jaunes.
 
- Hum! hum! dit le commissaire.
 
 
Gilda leva les yeux de son papier:
 
 
- Qu'est-ce que tu as? laisse moi continuer. Le soir de la mort de Thérèse Golafre, ce cher notaire balade nos jumeaux et ma gourde de sœur de bistrot en bistrot, puis, histoire de se marrer et de se payer la fiole du commissaire, il ramène tout ce petit monde au commissariat. Là, il s'offre le luxe de narguer un peu plus encore le pauvre Patrick en lui faisant de joyeux «au revoir» par la fenêtre de sa tire. Le lendemain; le gredin affirme ne pas avoir quitté son étude la veille avant huit heures du soir. Manque de pot, la crémière l'a vu dans sa bagnole remontant la grande rue à 18 heures. Le commissaire, qui décidément n'est pas futé, n'en tire aucune conclusion.
 
 
Elle sourit gentiment au commissaire:
 
 
- Que dis-tu de cela, mon trésor?
 
 
Le commissaire ne pouvait parler, il suffoquait.
 
 
- Fais pas cette gueule, mon bijou, j'ai pris ces notes avant de te connaître... à fond. Bon, je poursuis. Le gamin de la crémière ayant déglingué tous les réveils de la boutique, on peut penser que la crémière a rapporté n'importe quoi pour se rendre intéressante. C'est tout ce que j'ai noté sur ce maudit notaire, il y a de quoi le faire pendre.
 
- En France, on ne pend personne, dit le commissaire sèchement.
 
- Pourquoi es-tu de mauvaise humeur, mon petit canard? Je te trouve un assassin chaque fois qu'on te pique le tien et tu n'es pas content? Cesse de faire la mauvaise tête et viens avec moi, on va fouiner à l'étude.
 
- Non, Gilda, je n'irai pas.
 
- Dégonflé!
 
 
Elle se dirigea vers la porte.
 
 
- Passe un pagne avant de sortir, conseilla le commissaire.
 
 
Gilda semblait soudain indécise:
 
 
- Je ne sais pas si je commence par le notaire ou par l'un des trois autres clowns. Parce que j'ai encore trois assassins de rechange: les deux Podrit et Aièche. Qu'en penses-tu?
 
- Je sais que je suis un benêt pas futé, ce pléonasme est voulu, c'est pour te dire que j'ai bien compris, pourtant je me permettrai de te dire que l'important dans une enquête c'est le mobile. Nous savons maintenant que l'assassin veut détruire les P.T.T., nous pouvons en déduire qu'il est fou...
 
- Alors, c'est Aièche.
 
- Qu'il est fou, reprit le commissaire, mais que pourtant la fin des P.T.T. lui apporterait un avantage. J'avoue que je ne vois pas ce que tes assassins présumés retireraient de ce massacre. Par contre, Jonathan Panis, à la rigueur, pourrait espérer voir rentrer le pognon dans ses coffres.
 
- Oublie le Panis, Patrick, les inspecteurs sont dessus.
 
- Ils sont dessus parce que c'est l'assassin.
 
- Mais ne sois pas toujours défaitiste, quel rabat-joie! Pour ne pas perdre de temps je vais attaquer mes quatre suspects ensemble, de front, vlan!
 
- Tu n'arriveras à rien, Gilda, tu ne sais pas mener une enquête.
 
- Ce n'est pas mon boulot et c'est ma première enquête, je fais ce que je peux. Toi, c'est ton boulot mais tu ne fais rien, alors? Je te propose de donner un petit dîner et d'inviter mes quatre pantins.
 
- Où, un dîner?
 
- Ici.
 
- Tu es folle?
 
- Pas du tout. Ils se connaissent, ils parleront de peinture ou de ce qu'ils voudront. Nous, nous écouterons, il y en a bien un qui dira une connerie et qui se vendra.
 
- Sous quel prétexte veux-tu que j'invite ces types?
 
- N'importe, dis que c'est ton anniversaire, que nous faisons une petite fête.
 
- Je suis né au mois d'Avril.
 
- Tant pis pour toi.
 
 
Les jumeaux arrivèrent tout essoufflés:
 
 
- Les inspecteurs ont demandé un mandat d'amener au nom de Jonathan Panis; des artificiers sont planqués tout autour de la poste et de la mairie; les routes sont de nouveau bloquées; la ville tremble.
 
- Et nous, nous nous préparons à faire la fête, ricana Gilda.
 
- Quand?
 
- Ce soir même. Vous allez cavaler chez le notaire, chez Aièche et chez les deux Podrit et m'inviter tout ce petit monde pour l'anniversaire du commissaire.
 
- Pour le mois d'Avril?
 
- Non, nous avons avancé la date, c'est pour ce soir, les invités peuvent amener leurs gonzesses, mais n'insistez pas trop , ma sœur et moi nous pouvons suffire comme animatrices. Dépêchez-vous, et je n'admettrai aucune défection, il me les faut tous les quatre.
 
 
Elle prit une attitude mondaine et ajouta:
 
 
- Nous recevons à partir de vingt heures trente.
 
 
Puis, elle se ravisa:
 
 
- Non, c'est trop tôt, je n'ai rien à leur donner à bouffer, qu'ils viennent vers 21 heures trente.
 
 
 
 
Côme Podrit se rendit le premier à l'invitation du commissaire et fut accueilli par Gilda vêtue d'une robe transparente et parsemée de plumes.
 
 
- Comme c'est aimable à vous, monsieur Podrit, de venir fêter les trente-deux ans de mon biquet, dit-elle en lui tendant sa main à baiser.
 
- Bonjour, Mademoiselle Desjardin. Je ne vous cacherai pas que cette invitation m'a étonné, mais j'en suis ravi.
 
 
Il regarda autour de lui:
 
 
- Je suis le seul invité? demanda-t-il avec un peu d'inquiétude.
 
- Non, non, ils seront tous là.
 
- Tous?
 
- Tous les nouveaux amis du commissaire.
 
- Et le commissaire lui-même?
 
- Il descend tout de suite.
 
 
Elle s'approcha de l'échelle et hurla:
 
 
- Patrick, tu te magnes?
 
 
Puis, elle montra le tas de coussins éventrés à Côme et dit en souriant coquettement:
 
 
- Prenez un siège, je vous en prie.
 
 
Côme Podrit préféra se laisser tomber sur un fauteuil gonflable en plastique qui commença aussitôt à se dégonfler sournoisement, psssssss.
 
 
- Puis-je vous offrir une coupe de champagne?
 
- Volontiers.
 
 
Ce n'était que du mousseux, mais Côme Podrit le but de bonne grâce. Assise en face de lui, ses grands yeux verts clignotant, Gilda babillait:
 
 
- Je ne connais rien à la peinture mais j'adore les vernissages, j'espère que vous nous en préparez un beau?
 
- Peut-être, dit Côme.
 
- De qui?
 
- J'avais pensé honorer un peu la mémoire de cette pauvre Caroline Lambert en organisant une grande rétrospective de ses oeuvres, mais son père, lui, trouve que c'est un peu trop tôt; alors, j'hésite encore entre eux peintres, ou plutôt, un graveur et un peintre.
 
- J'espère que vous n'hésiterez pas trop longtemps et que je serai encore ici pour votre vernissage.
 
- Auriez-vous l'intention de nous quitter?
 
- Oui, dès que l'assassin de ma sœur sera arrêté.
 
- Il l'est.
 
- Comment? s'écria Gilda, vous vous êtes laissé prendre à cette manoeuvre grossière des inspecteurs? Ils n'ont pourtant guère caché leur opinion, toute la ville est au courant. L'assassin n'est pas arrêté, il ne le sera peut-être jamais.
 
 
Elle chuchota:
 
 
- C'est le maire qui a fait le coup, et les inspecteurs n'osent pas l'arrêter. Le commissaire le savait depuis longtemps, c'est pour cela qu'il ne faisait rien. Un maire, dans une petite ville comme ça, c'est tout de même embêtant.
 
 
Côme Podrit resta un instant sidéré, puis il éclata de rire:
 
 
- Le maire? ça alors je n'y aurais jamais pensé.
 
 
Pépa et Constant Podrit entrèrent, se tenant par la main. Leurs deux visages étaient illuminés du même sourire niais, mais une lueur perverse s'agitait dans le regard de Pépa.
 
 
- Ah! bravo, cria Gilda, vous ne vous gênez même plus.
 
- Pas plus que toi et ton crétin de commissaire.
 
 
Constant embrassa son oncle et lui glissa à l'oreille:
 
 
- Tu sais, tonton, je ne suis plus puceau.
 
- C'est très bien, répondit Côme Podrit indifférent.
 
 
Gilda avait entendu les paroles de Constant et le regardait avec méfiance. Ainsi ce simplet était puceau jusqu'à ce que Pépa s'en occupe sérieusement. Elle se souvenait de la mise en scène montée autour de l'assassinat de Thérèse Golafre, un simulacre de viol, c'était bien une idée de puceau. Elle lança d'un ton grave:
 
 
- J'ai une nouvelle pour toi, Pépa, puisque nous sommes entre amis je peux te l'annoncer tout de suite. Je sais, nous savons, qui a tué Zita.
 
- Qui? hurla Pépa.
 
- Le maire.
 
- Oh le salaud!
 
 
Pépa s'élança vers la porte.
 
 
- Non! cria Gilda, ne te précipite pas, je lui ai tendu un piège, si tu t'en mêles maintenant tu vas tout faire rater. Patiente.
 
 
Constant Podrit avait blêmi, il répétait:
 
 
- Le maire, le maire, mais comment il a fait? Comment il a fait?
 
- Comme il a pu, dit Gilda excédée.
 
 
L'échelle grinça sous un pas hésitant, le commissaire descendait prudemment.
 
 
- Bonsoir commissaire, dit Côme Podrit, je vous félicite, nous venons d'apprendre que vous avez découvert l'assassin.
 
 
Le commissaire s'immobilisa sur son échelon.
 
 
- Ne me gronde pas, mon chou, roucoula Gilda, je leur ai dit la vérité. Ils savent que c'est le maire qui a bousillé neuf personnes, plus la femme de ménage de la poste, parce que, évidemment, la bombe c'était lui aussi.
 
 
Le commissaire ouvrit la bouche, ouvrit les mains et chut comme une feuille morte. Il était encore affalé au pied de l'échelle dans son costume trois pièces lorsque le notaire arriva:
 
 
- Curieuse position, à quoi jouez-vous donc, commissaire?
 
- Quel plaisir de vous voir parmi nous, cher maître, dit Gilda.
 
- Bonsoir mademoiselle Desjardin, pourriez-vous m'expliquer la raison de cette réunion?
 
 
Gilda ne put répondre, car la porte s'entrouvrit avec un petit grincement et le docteur Aièche se faufila dans l'ouverture avec une mine de conspirateur.
 
 
- Ah! vous aussi, docteur, vous êtes de la fête, dit le notaire, à moins que vous ne soyez ici à titre professionnel, ajouta-t-il en désignant le commissaire qui se relevait péniblement.
 
 
Aièche donna une grande tape sur le dos du commissaire qui chancela:
 
 
- Ca ne va pas mon vieux?
 
- C'est l'émotion, dit Gilda, l'assassin est démasqué.
 
 
Le notaire tourna brusquement la tête vers Gilda, son regard se durcit. Aièche s'assit sur un coin du bureau, dans une attitude désinvolte. Gilda les observait et ne disait rien. Le commissaire avait le hoquet, ce qui troublait le silence.
 
 
- C'est le maire, dit tout à coup Pépa.
 
 
Aièche éclata de rire, le notaire bondit:
 
 
- Que dites-vous? c'est une plaisanterie?
 
- C'est la pure vérité, assura Gilda.
 
 
Le notaire haussa les épaules:
 
 
- Vous divaguez.
 
 
Le commissaire se redressa. Il s'apprêtait à parler, mais Gilda l'empoigna et l'entraîna dans la cuisine:
 
 
- Patrick, aide-moi, je ne peux pas extirper les bouteilles du réfrigérateur.
 
- Qu'est-ce que tu manigances encore? chuchota le commissaire, quelle folie? pourquoi dis-tu des monstruosités pareilles? Je vais passer pour qui? hein? pour qui?
 
- Pour ce que tu es, mon bijou, un gentil petit commissaire pas trop futfut mais super sexy, dit Gilda gracieusement. Et maintenant écoute-moi bien, cette folie comme tu dis, c'est une vraie astuce.
 
- Non, non, dit le commissaire, je ne veux plus te suivre, tu as trop d'imagination pour moi, et tu deviens dangereuse.
 
- Ne crie pas, dit Gilda, ils vont t'entendre. Comprends un peu, si l'assassin pense que Jonathan Panis n'est qu'un attrape couillon il va continuer son petit boulot, et je t'étripe à droite, et je te grille à gauche, et nous le coincerons.
 
- Mais pourquoi le maire, Gilda, tu ne pouvais pas choisir quelqu'un d'autre?
 
- Et pourquoi pas le maire? Ils ne comprendraient pas pourquoi l'assassin n'est pas sous les verrous s'il s'agissait d'un quidam quelconque, mais le maire, ça change tout. Viens trinquer avec eux, dis-toi que l'assassin est dans la pièce et surtout ne parle pas, tu dirais des conneries, laisse-moi faire.
 
 
Pourtant, Gilda n'eut rien à faire lorsqu'ils revinrent dan la salle de séjour, car la conversation était très animée.
 
 
- Finalement, je ne suis guère étonné, disait le notaire, le maire m'a toujours paru bizarre.
 
- Je l'ai soigné déjà deux fois pour des dépressions nerveuses, renchérissait Aièche.
 
- Incontestablement, le maire a le goût du pouvoir, il veut s'affirmer, alors, en effet, pourquoi ne pas détruire les P.T.T., disait Côme Podrit.
 
 
Constant Podrit ne disait rien mais il claquait des dents.
 
 
- clac, clac, clac, clac...
 
 
Le notaire prit un ton ironique:
 
 
- Le maire avait évidemment la possibilité de s'introduire chez toutes les victimes sans risquer de se faire jeter dehors, mais pas plus que vous, mon cher Aièche, personne ne chasse jamais son médecin.
 
- Mais un médecin ne passe jamais inaperçu, chacun le reconnaît et lui parle, c'est délicat pour un médecin d'assassiner les gens en plein jour, ricana Aièche, tandis qu'un petit notaire peut déambuler presque incognito et faire ce qui lui plaît.
 
 
Puis, le docteur se tourna vers Constant:
 
 
- Alors, te voilà innocenté, jeune homme, vous avez eu chaud hein? Parce que la crémière et la bouchère vous ont bel et bien vu sortir de chez Zita Desjardin juste à l'heure du crime. Dites-nous maintenant, Zita Desjardin était déjà pendue avec son vélo au plafond lorsque vous êtes allé la voir?
 
- Non, non, dit précipitamment Constant, elle était vivante.
 
 
Pépa ne put retenir un léger tressaillement, Côme Podrit éclata de rire:
 
 
- Mon pauvre Constant! voilà que ces messieurs te feraient dire n'importe quoi, tu n'as jamais mis les pieds chez Zita Desjardin et tu le sais bien.
 
- Je vous trouve trop affirmatif, mon cher Côme, reprit Aièche, laissez donc parler ce pauvre garçon, vous l'étouffez sans cesse, un jour, il atterrira dans mon cabinet complètement maboule. Alors, jeune homme, Zita Desjardin était vivante à 11 heures le jour du crime lorsque vous l'avez quittée?
 
- Je n'ai jamais mis les pieds chez Zita Desjardin, bredouilla Constant.
 
- Mais foutez-lui la paix, cria Pépa, vous d'abord, vous étiez où ce jour-là entre 10 heures 30 et 11 heures 30?
 
- Chez un patient, chère amie.
 
- Lequel?
 
- Je ne peux pas vous le dire, secret professionnel.
 
- Mais voyons! il nous dit que le maire a eu deux dépressions mais peut pas nous donner le nom d'un particulier qui avait sans doute un rhume de cerveau.
 
 
La sonnerie du téléphone grésilla. Le commissaire décrocha l'appareil puis le tendit au docteur Aièche. Aièche écouta un moment en silence et dit enfin:
 
 
- J'arrive.
 
 
Il reposa le récepteur en souriant:
 
 
- Veuillez noter, mademoiselle Pépa, que ce soir à 22 heures 10 minutes, je me rends au chevet d'un patient. Je repasserai ici dès que j'aurai terminé. On ne sait jamais, mieux vaut avoir un alibi. A tout à l'heure.
 
 
Il sortit en ricanant. Le notaire avala une poignée de pralines et marmonna:
 
 
- Curieux personnage, cet Aièche.
 
- Une vraie tête à claques, dit Côme Podrit.
 
 
Puis, ce fut le silence.
 
 
- C'est peut-être le moment de souffler tes bougies mon petit trésor, dit Gilda en passant sa longue main dans la tignasse rougeoyante du commissaire.
 
 
- Mes bougies?
 
- Mais oui, je t'ai acheté un gros gâteau.
 
 
Elle se dirigea vers la cuisine.
 
 
- Je vais l'allumer.
 
 
Côme Podrit se tapa sur le front:
 
 
- Mon dieu! je n'ai pas éteint la galerie, la lumière abîme les toiles. J'y cours, je reviens tout de suite.
 
- Ca me fait penser que moi je n'ai pas éteint mes phares, excusez-moi quelques minutes, dit le notaire en suivant Côme Podrit.
 
- C'est la débandade là ou quoi? demanda Pépa.
 
- 22 heures 30, dit Gilda machinalement.
 
 
Puis elle se tourna vers Constant:
 
 
- Vous n'avez pas une petite course à faire?
 
- Bo... non, murmura Constant.
 
- Tant mieux, j'aime autant que vous ne trempiez pas dans l'affaire.
 
 
Gilda planta sur la table un gros gâteau rose décoré de petites fleurs et de bougies et reprit sa place dans les plumes.
 
 
Le silence revint.
 
 
- 23 heures, dit soudain Pépa, elle était garée au diable la bagnole du notaire, et ton tonton, Constant, marche comme un escargot, il ne faut pas une demi heure pour faire l'aller retour d'ici à la galerie.
 
- Peut-être ne reviendront-ils pas, dit le commissaire, cette soirée est stupide.
 
- Il est 23 heures et 7 minutes, dit Aièche en ouvrant la porte, j'ai un alibi de 57 minutes; ah!ah!ah!
 
 
Il aperçut le gâteau:
 
 
- Oh! vous m'avez attendu pour la pâtisserie, merci.
 
 
Il tourna la tête de tous côtés.
 
 
- Tiens! où sont passés ce fumier de notaire et cette ordure de Côme Podrit?
 
- Nous sommes là, dirent Côme Podrit et le notaire en entrant dans la pièce.
 
 
Aièche ne se démonta pas pour autant:
 
 
- Ah!ah!ah! je constate une fois de plus qu'il suffit d'injurier les gens pour qu'ils soient justement derrière la porte.
 
- Vous avez des plaisanteries douteuses, siffla le notaire.
 
 
Gilda chuchota à l'oreille du commissaire:
 
 
- Ils vont s'engueuler, c'est tout ce que j'attendais.
 
 
- Mais ce ne sont pas des plaisanteries, affirma Aièche, je ne dis que ce que je pense. Avouez tous les eux que vous êtes de fameux roublards, vous m'avez estampé tous les deux. L'un en me vendant hors de prix une minuscule toile d'Ignace Fermant, l'autre en me faisant payer des droits ahurissants pour l'achat d'une petite vigne de rien du tout.
 
 
Le notaire s'étrangla de rage, la bouche pleine de cachous, il bégaya:
 
 
- Je ne vous permets pas, je, je, je...
 
 
Côme Podrit, lui, se contenta de hausser les épaules.
 
 
- Je vous la rachète cette toile si vous voulez.
 
 
La sonnerie du téléphone recommença à grésiller.
 
 
- Allo? dit le commissaire.
 
- ...
 
- Quoi? Où? ce n'est pas possible.
 
- Qui? qui a été assassiné? demanda avidement Gilda.
 
 
Le commissaire fit un geste d'impatience. Gilda empoigna aussitôt l'écouteur, son visage s'illumina:
 
 
- Ah! dit-elle avec extase, un crime, à deux pas d'ici, je n'en espérais pas tant.
 
 
 
 
l'auteur? Manon, 19 ans, vient de réussir le concours d'entrée à maisons-alfort, écrit des polars à ses heures perdues... perdues pas pour nous. est-il besoin de préciser qu'il faut respecter son talent et ne reproduire ce qu'elle écrit qu'avec son consentement?
 
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